Déjà le vent est si fort que nos vêtements de toile battent sur nous avec des flottements de drapeaux. Sur le fond de ce soleil couchant, la dune fume comme un incendie : le ciel est couleur d’orange pâle, les éclairs y sont d’une longueur démesurée et de formes bizarres, en zigzags, en tire-bouchons, avec des ricochets d’une fantaisie imprévue. Et le tonnerre roule entre chaque apparition de lumière, si formidable, qu’on ne s’entend plus crier. Puis le sable qui vole dans l’air nous enveloppe comme d’une nuit. Il entre dans nos yeux, dans nos bouches, dans nos oreilles, dans les naseaux de nos bêtes. Les méhara n’avancent plus. On dirait des barques qui ont vent debout et qui tanguent. Ce vent qui nous assaille, qui nous soufflette des pieds à la tête, est brûlant. On ne sait si c’est sa chaleur ou la brutalité de son choc qui suspend le jeu des poumons, et, par intermittences, étouffe. Il ne souffle point de façon continue, il a des respirations larges de flux et de reflux. Il fait songer à un four dont la gueule vous jetterait, par bouffées, l’âme en fusion des métaux.

Dans les ombres de la nuit qui vient et qui ajoute au tragique de cette tempête, nous distinguons vaguement les premiers palmiers de Temacin. On ne peut s’y arrêter pourtant et chercher un abri dans les jardins, car une chebka les longe avec des stagnances d’eau morte sur qui plane l’accès de fièvre pernicieux. Ceux qui s’endormiraient là auraient chance de ne point se relever. Nous marchons donc jusqu’à la pleine nuit. Et comme Allah aime les pauvres infidèles aussi bien que les autres, il juge notre épreuve suffisante, il arrête le vol des colonnes de sable, il renchaîne le vent. Les chameaux se laissent tomber à terre, ils allongent leur museau sur le sol. On fait bouillir un peu d’eau pour le thé, on déploie les couvertures à la hâte.

La nuit est sans étoiles, sans lune. Dans le lointain, le simoun halète encore. Mais sa force est finie ; c’est comme ce petit sanglot hoquetant par où s’achève dans les ménageries, le rugissement des lions encagés. Entre les silences de sa rage mourante, un murmure de voix s’élève. C’est la zaouiya de Temacin qui psalmodie l’office de ténèbres, tout près de nous, sous ses coupoles.

XVI
L’Oued-Rirh à vol d’oiseau.

Un grand bordj vide où il ne reste plus qu’un médecin soigné d’insolation par un de ses confrères de Biskra, appelé à la hâte ; des chambres d’officiers monumentales, sans meubles, abandonnées par leurs propriétaires qui sont en France, à prendre les eaux ; une immense place de marché, bordée, en face du bordj, par des maisonnettes en boue, avec une galerie sous laquelle s’abritent des boutiques ; une centaine d’oisifs bourdonnant dans ce grand vide autour d’un couffin de légumes ou d’un sloughi qu’on vend ; quelques chevaux que des spahis mènent au pas, trébuchants, la jambe de devant attachée à la jambe de derrière avec une longe, pour les dresser à l’allure de l’amble ; des galopades de bourriquots montés par des gens coiffés de calottes rouges et vêtus de blanc ; — voilà, dans le cadre d’une forêt de palmiers, les impressions premières de notre arrivée à Touggourt, par le chemin de Temacin.

Comme l’impatience nous tient d’atteindre Biskra, nous ne passons qu’une nuit au bordj. La journée tout entière est employée à chercher des moyens de rafraîchissement. La chaleur d’ici, toute chargée d’eau, est plus amollissante que la brûlure sèche du Sahara. On nous dit que le thermomètre est monté, au commencement d’août, jusqu’à cinquante-quatre degrés. Le docteur qui nous reçoit, encore tout pâle et vacillant sur ses jambes, a pris l’insolation dont il a manqué mourir pour avoir traversé la place du bordj, dans le coup de soleil de deux heures, avec son casque, sans son ombrelle. Quand on a voulu mettre en marche l’appareil à glace pour rafraîchir la tête du malade, on s’est aperçu que la machine était brisée. Dans tous ces postes du Sud, il en va de même. Nous avons bu de la glace une seule fois, à Géryville ; encore l’avait-on fabriquée à l’hôpital, comme un remède.

Dans cette souffrance de vie quotidienne, nos officiers sont tout à fait dignes d’admiration. Tantôt ils habitent de vieilles kasbahs en ruines où les scorpions sont si nombreux qu’on en trouve le soir dans les lits, et qu’il faut garder des volailles avec soi pour s’en défendre. Tantôt le génie leur construit des bordjs, comme à Ouargla, comme à Touggourt, que le climat rend inhabitables. Ces constructions administratives sont édifiées d’après des plans immuables, archaïques, qui feraient bonne figure à Lille. Les fenêtres sont spacieuses pour que le soleil y pénètre plus facilement. Il y a des cheminées en marbre dans les chambres, des glaces au-dessus des cheminées ; mais pas une armoire, pas un porte-manteau, pas une pièce de mobilier. On laisse à un officier de Ouargla le soin de se meubler comme s’il tenait garnison à Vincennes. Or le transport par chameau est infiniment coûteux ; la maigre « indemnité de soleil » ne suffit pas à couvrir de si lourdes dépenses. J’ai vu des officiers qui couchaient sans un bois de lit, à terre, avec leurs vêtements suspendus à la muraille.

La question du vivre ne laisse pas moins à désirer. On pourrait trouver dans les archives de la guerre le rapport qu’un médecin militaire de Ouargla écrivit de son lit de mort voilà quelques années. « Je n’ai connu ici, disait-il, que M. X… qui ait pu supporter notre climat pendant plus d’une année, parce que sa fortune personnelle lui permettait de boire exclusivement de l’eau de Vichy. »