L’usage des eaux minérales, c’est là-bas une question de santé ou de maladie, à la longue de vie ou de mort. Il n’y a pas de meilleur moyen de lutter contre les congestions du foie qui obligent tant d’officiers à demander leur rappel après quelque mois de séjour. Ces eaux si précieuses appartiennent à l’État. Il aurait sans doute le devoir de les fournir, sinon gratuitement, au moins à bon compte à ses officiers. Cependant ce commerce est abandonné à des intermédiaires, si bien qu’une bouteille d’eau de Vichy ne coûte pas moins de deux francs à Ouargla. Autant dire qu’un officier vivant de sa solde ne peut en boire.
… La fatigue de mon méhari, qui marche depuis Géryville, donne à craindre à nos guides que le cavalier et la bête ne restent en route. On me parle d’achever la montée de l’oued Rirh dans la voiture de la poste, et je vais m’entendre avec son conducteur.
Il ne faudrait pas que ce mot de « voiture » égarât les imaginations et qu’il donnât des visions de civilisation raffinée. Le véhicule du postier de Touggourt ne ressemble aux véritables voitures que de nom. Ce sont deux roues massives, hautes à peu près comme celle de ces diables qui dans les forêts servent à transporter les troncs des chênes. Sur l’essieu une petite caisse de bois est posée, le conducteur Charles s’installe là-dessus. Il n’a ni dossier, ni garde-crotte ; il est assis sur son coffre, comme un décrotteur sur sa boîte à cirage.
Si peu confortable que soit le véhicule, il ne suffit point qu’on ait besoin de le prendre pour y monter. Charles à toujours le droit de refuser un voyageur à cause de l’état de son écurie. Il fait de grandes difficultés pour m’emmener :
— Si j’avais deux mules ! mais aujourd’hui je n’ai qu’une mule !
Il serait plus exact de dire qu’il n’a que la moitié d’une mule à mettre dans ses brancards. La petite bête qu’il sort de son écurie, tête basse, coiffée d’un collier trop large pour elle et qui lui descend jusqu’aux genoux, à tout le côté emporté depuis la pointe de l’épaule jusqu’à la moitié du flanc. C’est une horrible bouillie de sang et de chair écrasée. On ferme les yeux pour ne point voir le collier appuyer sur cette plaie.
Et tout d’abord, Charles m’invite à prendre les devants à pied.
— Quand la mule, dit-il, se rebute au départ, elle en a pour toute la route.
Je prends congé de mes compagnons de voyage que je dois rejoindre à Biskra, avec les bagages et l’équipage de chameaux. Il est cinq heures du soir.