En haut de la dune, je m’asseois pour attendre Charles. Nous débordons son siège des deux côtés, penchés en avant, sur le garrot de la bête, car la mule est moins haute que l’essieu. Charles l’encourage de la voix :

— Hue Fatma ! Hue Pensée ! Si elle est disposée, monsieur, vous allez la voir trotter après le chott.

Fatma n’est pas disposée. Et après les douceurs du début, le postier commence à l’injurier dans toutes les langues, en sabir, en arabe, en espagnol, en maltais, et — Dieu me pardonne — en breton ! Comme nous sommes de loisir, il me conte son histoire.

Il est né dans le Finistère, avec la grande mer verte devant lui. Un hasard qu’il ne m’explique pas et qui pourrait bien avoir été son incorporation dans les compagnies de discipline, l’a conduit en Algérie. Il y est resté. D’abord, comme conducteur de diligence, avec des six chevaux dans la main et de beaux pourboires le long des routes. Puis les chemins de fer ont remplacé le roulage, la locomotive a repoussé le Breton, toujours plus loin, dans le Sud. Au-dessus de nos têtes, il me montre une étoile :

— Voyez-vous, ce feu-là, c’est le chemin de Biskra… Et cet autre, là-bas, c’est le chemin de chez nous. Vous y allez ? Moi je n’y retournerai jamais.

Et il rentre dans le silence, un silence attendri d’ivrogne avec un petit frémissement du menton et des mains.

Nous arrêtons tous les cent mètres, pour quelque accident survenu au harnais, ou bien c’est la roue qui s’enterre dans le sable ; c’est Charles qui s’étend sous la voiture pour boire à son bidon d’absinthe, suspendu, au frais, entre les roues. La nuit nous enveloppe. La piste et si obscure qu’une douzaine de fois Charles se croit égaré. Il descend pour examiner les empreintes avec ses lanternes. A sept heures du matin, quand nous apercevons les premiers palmiers d’Ourlana, il y a quatorze heures que la mule tire sans dételer et que nous sommes emboîtés sur notre siège, l’échine en avant, genoux contre genoux.

Chemin faisant, Charles m’a conté à sa façon l’histoire de la colonisation de l’Oued-Rirh.

« Oued-Rirh, rivière cachée », disent certains étymologistes. Leurs confrères en linguistique les traitent d’ânes arabes. C’est la pire façon d’être âne que je connaisse.

Quoi qu’il en soit, l’eau coule à fleur de ces sables. Sous la vallée longue de cent cinquante kilomètres, qui s’étend de Temacin jusqu’au chott Melrirh, circule une nappe souterraine, connue de tout temps, et dont les habitants réussissaient à faire jaillir l’eau jusqu’à la surface du sol. Lors de l’occupation de Touggourt, le colonel Desvaux, frappé des travaux indigènes, demanda des crédits, fonda un atelier de forage militaire, et, tout de suite, il obtint de magnifiques résultats. Pourtant des années passèrent avant que la colonisation osât se risquer au delà de Biskra, sur le chemin de Touggourt. Ce fut seulement en 1876 que MM. Fau et Foureau, d’accord avec le capitaine Ben-Driss, alors agha de Touggourt, fondèrent la Compagnie dite de l’Oued-Rirh, pour la création d’oasis artificiels.