Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation, mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par une grande pantomime: Scènes du Far-West, où Juzaine figurait une jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied, qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet. Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible, lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de cheval de Mlle Juzaine était sans gravité et que la représentation allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier.
Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le nez et l'œil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice.
Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient ses camarades. Il semblait inconsolable.
Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui chuchota à l'oreille:
—Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et m'aimer un peu?
Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur.
Gringalette était devant lui.
Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux, involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon enfant.»
Et à chacun il répétait ces paroles.