Tout à coup l'orgue déchaîna ses tempêtes; des enfants calottés de rouge, des hommes obèses ou dégingandés, en surplis étroits ou trop courts, défilèrent; des prêtres portant des chapes étincelantes parurent au milieu du rayonnement des cierges allumés. La messe commençait. L'abbé Palloy était parmi les officiants. A ce moment Valentine tourna la tête et vit tout près d'elle Mademoiselle Trébuchet agenouillée sur son prie-dieu et le front incliné vers son paroissien. Mademoiselle l'aperçut cependant par suite de ce don singulier qu'ont les dévotes de pouvoir à la fois lire des prières et ne rien perdre de ce qui se passe autour d'elles; elle eut un petit signe de tête discret auquel Valentine s'apprêtait à répondre quand tout à coup quatre détonations retentirent tout près d'elle. Elle n'eut pas le temps de s'épouvanter. Après quelques secondes de silence, de stupeur, un grand mouvement et une rumeur énorme se produisirent. Valentine fut écartée presque brutalement, rejetée sur Mademoiselle Trébuchet, puis repoussée, emportée plus loin jusqu'en dehors de la nef. Alors avec des battements de cœur précipités elle regarda ce qui se passait. Sauf le prêtre qui disait la messe et qui était adossé à l'autel, tous les autres étaient groupés à droite de la balustrade devant un groupe très agité. Elle vit le bedeau, le suisse, et deux assistants qui emmenaient un homme dont, à cause de la distance, elle ne put distinguer les traits. Cependant l'orgue éclatait à nouveau; les chants montaient vers les voûtes. La messe continuait. Ne pouvant changer de place Valentine ouvrit un paroissien, en tourna les pages, s'assit, se leva, se signa suivant les prescriptions, puis à la fin de la cérémonie, comme on commençait à sortir, elle gagna la porte, pensant qu'elle allait retrouver M. Chassériau. A ce moment Mademoiselle Trébuchet passa près d'elle et lui dit:
—Il est donc insensé, votre mari?
—Mais qu'a-t-il fait? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
On ne lui répondit pas; Mademoiselle Trébuchet était déjà loin.
Alors abordant le sacristain elle l'interrogea et put enfin apprendre l'événement.
—C'est un fou qui a tiré quatre coups de revolver sur M. l'abbé Palloy.
Cela lui suffisait. Elle était sûre à présent que le coupable était son mari. Elle fut quelques minutes assez émue. Cependant personne ne lui disait rien, le soleil brillait dans les feuillages clairs, une chaude odeur de printemps, de poussière, d'étoffe neuve et de parfums lui venaient aux narines. Elle eut faim, et se dirigea tranquillement vers un restaurant où elle déjeuna de mets délicats et d'un fort bon appétit.
De retour à la maison elle eut peur. «Il est arrêté, se dit-elle, et peut-être va-t-on m'arrêter moi-même.» Elle attendait à chaque instant l'arrivée d'un commissaire de police. Il ne vint personne. A la montée de la nuit elle songea qu'elle était libre de passer sa soirée selon son caprice; elle s'habilla de sa plus belle robe, mit son chapeau neuf, ses bijoux, alla dîner dans un restaurant assez cher du quartier latin où son mari l'avait menée une fois, et se fit conduire ensuite aux Nouveautés, où elle rit et s'égaya de tout cœur. Un jeune homme, assez bien fait de sa personne, qui était assis près d'elle lui fit la cour; ils causèrent durant les entractes et à la fin de la représentation il l'invita à souper.
—Non, dit-elle, après un moment d'hésitation, ce ne serait pas convenable.
Elle lui laissa toutefois son adresse et lui permit de lui écrire.