Il est une heure après minuit: on m'apporte une lettre, elle est triste; mon ame en est affectée: c'est la mort de Chauvet. Il était ordonnateur en chef de l'armée; tu l'as vu chez Barras quelquefois, mon amie. Je sens le besoin d'être consolé: c'est entièrement en toi seule, dont la pensée peut tant influer sur le faible moule de mes idées, qu'il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que l'avenir? qu'est-ce que le passé? qu'est-ce que nous? quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux: est-il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette circonstance singulière pour promener nos idées et les diriger au gré de leurs passions? Chauvet est mort; il me fut attaché, il eût rendu à la patrie des services essentiels; son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre… Oui, je vois son ombre, elle me tend les bras; son ame est dans les nuages; elle veillera à mon destin. Mais, insensé, je verse des larmes sur l'amitié, et qui me dit que déjà je n'en aie à verser d'inépuisables! Ame de mon existence, écris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre autrement. Je suis très occupé: Beaulieu remue son armée; nous sommes en présence. Je suis un peu fatigué; je suis tous les jours à cheval. Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, le sommeil me console; il te place à mes côtés; je te vois dans mes bras. Mais au réveil, hélas! je me trouve seul et loin de toi.
Bien des choses à Barras, à Tallien et à sa femme.
À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.
Albenga, le 18 germinal.
Je reçois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu, à la campagne, et après cela tu te donnes le ton d'être jalouse de moi, qui suis ici accablé d'affaires et de fatigues. Ah! ma bonne amie!… Il est vrai que j'ai tort: dans le printemps la campagne est belle, et puis l'amant de dix-neuf ans s'y trouvait sans doute. Le moyen de perdre un instant de plus à écrire à celui qui, éloigné de toi, ne pense, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir! Je lis tes lettres comme on dévore après six heures de chasse un mets que l'on aime. Je ne suis pas content; ta dernière lettre est froide comme l'amitié; je n'y ai pas trouvé ce feu qu'offrent tes regards et que j'ai cru quelquefois y voir. Mais quelle est cette bizarrerie? J'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient trop mon ame. La révolution qu'elles y produisent offusque mon esprit et asservit mes idées. Je désire des lettres plus froides.
La crainte de ne pas être aimé de Joséphine, l'idée de la voir inconstante, de la.. Mais je me forge des peines; il en est tant de réelles! faut-il encore s'en fabriquer!!! Tu ne peux pas m'avoir inspiré un amour semblable sans le partager; et avec ton ame, tes pensées, ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon donner en échange le coup de mort.
J'ai reçu la lettre de madame Château-Renaud. J'ai écrit au ministre… J'écrirai de même à la première, à qui tu feras les complimens d'usage. Amitié vraie à madame Tallien et à Barras.
Tu ne me parles pas de ton vilain estomac; oh, je le déteste! Adieu jusqu'à demain, o mio dolce amore, un souvenir de mon unique femme et une victoire du destin, voilà mes souhaits; un souvenir unique, en tout digne de celui qui pense à toi tous les instans.
Mon frère est ici. Il a appris mon mariage avec plaisir. Il brûle de l'envie de te connaître. Je cherche à le décider à venir à Paris. Sa femme est accouchée; elle a fait une fille, et t'envoie pour présent une boîte de bonbons de Gênes. Tu recevras des oranges et des parfums que je t'envoie.
À onze heures du soir.