«—C'est l'écriture de votre dame allemande; je puis la confronter, j'ai son billet d'Essonne: elle dit qu'elle attend réponse à Beaune. Voilà bien de quoi alarmer. Comment ne connaissez-vous pas son écriture?

«—Mais le caractère allemand ne se reconnaît pas,» répondit-il avec humeur. J'en pris à mon tour, et quittai Regnault, ennuyée déjà de toutes ces agitations, qui, au fait, n'avaient rien de commun avec mon imagination, qui ne tenait à l'empire que par l'innocence du romanesque. Je n'ai jamais pu savoir quelle était au juste cette affaire; mais on disait qu'on avait vu une femme habillée en homme causer avec le commissaire prussien Walbourg-Tnechpess, et qu'à Avignon on l'avait aperçue au milieu des gens ameutés qui criaient vivent les alliés! à bas le tyran!; Lorsqu'on me rapporta ces propos, je fis une bonne scène à Regnault, sans en tirer un mot de plus; et je ne vois pas en quoi cela aurait pu me coûter la vie sous le règne des lois. Cette scène date du mois de février 1815, et je n'étais pas assez avant dans les mystères politiques pour savoir mon vingt mars à heure fixe et précise. Hélas! avant cette époque, une immense douleur m'était réservée par une catastrophe horrible, l'assassinat de cet aimable et brave Quesnel, que j'aimais par une parfaite conformité d'enthousiasme et par mille qualités excellentes.

Quelques jours après sa visite à Mgr le duc d'Angoulême, ses assiduités devinrent moins fréquentes dans les diverses réunions dont il était l'ame. Cette subite indifférence excitait une inquiétude dont l'intérêt de l'absent ne paraissait pas seul l'objet. Un de ses amis m'assura avoir vu un des parens du général, lequel l'avait quitté l'avant-veille, sur les onze heures du soir, à la grille du Carrousel (c'était le jour où j'avais déjeûné avec lui, et où il devait être reçu en audience particulière par le prince); son parent l'avait cru à une campagne des environs de Paris où il allait souvent; on s'était informé, mais il n'y avait point paru. Je ne sais par quel pressentiment je m'inquiétais de son absence. À cette époque on aimait à se savoir avec de véritables amis; on leur inspirait et ils vous portaient plus d'intérêt. Je fis part à Regnault de mon trouble; il me répondit: «Depuis que le général Quesnel a été reçu en audience par le duc d'Angoulême, je ne l'ai pas revu. Je ne m'en étonne pas, il a eu à subir peut-être une de ces situations délicates dont on veut supporter seul l'embarras. Il aura eu devant lui tout ensemble ses anciens intérêts et d'honorables avances.» Le jour de cette conversation, je rencontrai un ancien adjudant du général Lasalle, qui me dit: «Qu'on assurait que le général Quesnel s'était noyé.» À cette nouvelle je faillis m'évanouir.—«Pauvre Quesnel, continua cet adjudant, il a été sacrifié peut-être; on n'ignorait pas sa ténacité résolue; on savait tout, on l'a escofié.» La singularité de ce terme militaire calma mon saisissement par une hilarité involontaire en me rendant le bonheur du doute; mais l'espoir s'évanouit bientôt.

Ayant été déjeûner le lendemain dans un café voisin du Pont-Royal, à peine assise, je vis tout le monde courir à la porte en disant: «Voilà la charrette qui ramène le corps du général Quesnel qui s'est noyé…—Ou plutôt qu'on a assassiné d'un coup à la gorge, avant, de le jeter à l'eau», dit un militaire habillé en bourgeois, qui vint ensuite s'asseoir près de ma table. Je fixai sur lui un œil inquiet, son regard rencontra le mien, et ce fut comme une connaissance faite. On restait morne et silencieux dans le café; mes larmes roulèrent sur le journal que je tenais par contenance, car je me sentais suffoquée. Celui qui avait parlé chercha à attirer mon attention. Me voyant observée, je tâchai de me contenir, regardant un peu en dessous celui qui s'occupait de moi; il s'en aperçut, et m'étonna à me faire frissonner en me faisant un signe, une sorte de mouvement cabalistique que m'avait enseigné Oudet, et que, certes, je dus être surprise de me voir répéter par un autre; je ne saurais exprimer ce qui me passait par la tête, mais je sortis du café la tête droite, l'œil baissé. Je croyais être poursuivie par le fantôme d'Oudet, par cet être bizarre, séduisant et malheureux. En tournant la rue de Bourbon, j'entrai dans le passage du marché Boulainvilliers, me supposant alors en sûreté. Tout à coup je me trouve en face de celui que j'avais voulu fuir. «Vous ne me remettez pas, dit l'homme du café.» J'étais clouée à ma place comme une statue; il me semblait que sa figure allait m'offrir ces traits mobiles, cette expression prophétique et menaçante, ou trop enchanteresse, qui m'avait causé à mon printemps des émotions si extraordinaires.

«Quel signe avez-vous osé me faire? m'écriai-je; d'où me connaissez-vous? comment et de qui savez-vous qu'il me doit être familier?

«—D'Oudet, répliqua-t-il. J'étais avec lui à Furnes en 1796, au moment où un scélérat attenta à la vie du général Hoche. Quoi! vous ne me reconnaissez pas?

«—Oui, maintenant (et avec une joie extrême, quoique douloureuse), pardonnez-moi, je suis depuis quelque temps dans une agitation continuelle, et le triste spectacle que nous venons de voir n'a pas peu contribué à l'augmenter. Concevez cette incroyable singularité au moment où je vois transporter le cadavre d'un ami assassiné! Mes yeux doivent être frappés du signal d'une intimité mystérieuse avec un ami qui eut le même sort.»

Nous entrâmes ici dans quelques détails qui n'ont aucun rapport avec mes Mémoires. Je dois donc ne pas en fatiguer le lecteur. L'officier me dit qu'il était certain de l'assassinat du général Quesnel; que les traces du poignard dont Quesnel avait été frappé indiquaient une longue lutte de la victime et une longue opiniâtreté de la part des meurtriers. Cet ami d'Oudet arrivait de Muy en Provence: il me raconta qu'il avait vu Napoléon à son passage à Saint-Maximien, où, étant à table avec des commissaires étrangers, il avait adressé une si verte allocution au sous-préfet d'Aix. Il avait parlé à ce fonctionnaire d'administration, comme si lui seul (Napoléon) eût encore pu destituer et faire des préfets. L'officier ajouta encore à ces détails, qu'au bourg du Luc, quand on vola dans la nuit la cassette du maître-d'hôtel de l'ex-Empereur, avec 60,000 francs, il avait presque eu la conviction que ce vol avait été commis par quelqu'un de la suite, dont le dévouement n'avait pas été au delà de cette étape du voyage. «J'ai accompagné Napoléon jusqu'à Fréjus. Ne me demandez pas ce qui se passa en moi à la vue de cette escorte autrichienne conduisant le vainqueur d'Austerlitz et de Wagram.»

Je demandai à l'ami d'Oudet sa destination et ses projets; il ne faisait que passer par Paris pour se rendre à Lyon, sa patrie. Il avait des lettres pour Carnot; j'avais aussi personnellement besoin de parler à ce dernier; et nous nous rendîmes ensemble chez lui. Je prévins mon cavalier de ne point parler d'Oudet ni de mes relations; il sourit, et m'assura que cela ne me nuirait aucunement dans l'esprit de Carnot. «Mais c'est une bien étrange chose que tant de personnes différentes ayant été en contact intime avec cet homme dont le souvenir semble encore puissant comme sa présence même!

«Vit-il toujours dans le vôtre?»