Un voyageur et encore plus un auteur de mémoires sont toujours leurs propres héros. Les Anglais ont une heureuse expression, celle d'égotisme, qui n'est pas odieuse comme le mot français égoïsme, pour caractériser la manie, ou quelquefois la nécessité de mettre au premier rang, dans un récit, les pronoms personnels je et moi. Quoique dans cette histoire d'une vie aventureuse et agitée, j'aie souvent à me reprocher le péché d'égotisme, le moi individuel me fatigue et m'ennuie moi-même: je brusque de bon coeur une transition, je supprime maintes remarques personnelles, et j'aime à mettre en scène, sans préparation, ceux dont l'intimité flatte le plus la Contemporaine. La reconnaissance m'oblige cependant à dire ici en quelques lignes que je reçus à Brocket-Hall l'accueil le plus hospitalier: une sympathie presque romanesque m'initia dès le second jour aux secrets de lady Caroline Lamb. La célébrité littéraire de cette dame auteur, ses amours presque publics avec l'illustre lord Byron, ses relations d'amitié avec Wellington, Canning, Hobhouse, madame de Staël, Ugo Foscolo et une foule d'autres noms fameux de la France, de l'Italie et de l'Angleterre, étaient sans doute beaucoup à mes yeux; mais ces titres à ma curiosité ne sont rien en comparaison des droits que son affectueuse confidence lui donna sur mon coeur. «Mon amie, me disait-elle, je me suis quelquefois crue au-dessus des préjugés: j'ai essayé de parler de moi comme des autres avec une véritable impartialité, après l'avoir fait avec tant de passion: eh bien! je me trompais moi-même; je cédais encore à une sotte pruderie. Votre franchise a vaincu mes dernières réticences; je me sens le courage de me peindre en pied et non pas seulement en buste.» Lady Caroline pouvait avoir, en 1820, 36 ans; elle était petite de taille, mais bien faite: elle n'était pas précisément jolie et ne l'avait jamais été; mais il y avait un charme tout particulier dans l'expression de ses traits; ses cheveux blonds et son teint d'une blancheur tout anglaise contrastaient avec ses yeux noirs comme ceux d'une Espagnole; ses manières étaient séduisantes; ses égales pouvaient, au premier abord, la trouver un peu fière; mais quand on faisait le premier pas ou qu'on devenait son obligé, elle s'abandonnait à son caractère expansif, et quand elle vous disait: je vous aime ou vous me plaisez, il y avait dans son accent quelque chose qui vous le persuadait: j'ai entendu critiquer son manque de dignité; mais c'était en elle un abandon plein de naturel et de grâce que généralement les Anglaises ne sauraient comprendre; son premier mouvement, quand on blessait son amour-propre ou sa tendresse, était à craindre. Le roman de Glenarvon atteste encore sa rancune contre lord Byron; mais je lui ai entendu dire que c'était ce même ouvrage qui avait tempéré cette susceptibilité fatale: «Croyez-moi, répétait-elle, ma vengeance m'a coûté bien des larmes; je n'ai pu m'en consoler qu'en me disant sans cesse que le portrait n'était pas ressemblant.»
Lady Caroline était fille du comte de Bemborough. C'était en 1805 qu'elle avait épousé l'honorable William Lamb, second fils du lord Melbourne et, par la mort de son frère aîné, appelé à succéder un jour à ce titre. Depuis sa rupture avec lord Byron, lady Caroline a publié outre Glenarvon, le roman de Graham Hamilton et celui d'Ada Réis; mais s'étant condamnée bientôt à la solitude, elle a dû laisser en manuscrit plusieurs autres ouvrages de prose et de vers; car elle était poète, et je suis fâchée de ne pas pouvoir citer ici de mémoire sa jolie romance sur le don des larmes.
Ne sais-tu pas qu'il est doux de pleurer?
Son mari lui avait rendu son estime, et venait souvent passer plusieurs, jours avec elle à la campagne, mais il ne prenait que le titre d'ami. Elle ne parlait elle-même de M. Lamb qu'avec un certain respect: «C'est, me disait-elle, un frère pour moi; pas davantage, aujourd'hui du moins. Si l'on recommence à aimer dans l'autre monde, M. Lamb y sera encore l'époux de mon choix, et j'espère lui être plus fidèle.» Ugo Foscolo était un des hôtes de Brocket-Hall, il ramenait volontiers la conversation sur la poésie italienne; lady Caroline le prévenait souvent et trouvait même l'occasion de citer à propos quelques unes de ses pensées ou de ses vers. Les lettres de Jacobo Ortiz étaient aussi rappelées souvent, et je m'aperçus que Foscolo tenait surtout à cet ouvrage dont le héros a été avec raison appelé un Werther politique. Un homme de talent hésite avant de parler de son esprit, tandis qu'il trouve un orgueil légitime à rappeler son patriotisme. Les lettres de Jacobo Ortiz sont un livre national, une éloquente protestation en faveur de l'indépendance italienne. Foscolo n'a pas seulement plaidé la cause de l'Italie sous la forme d'un apologue littéraire, ses discours au congrès de Lyon, sa disgrâce quand la république cisalpine n'exista plus, son noble refus de prononcer le serment de fidélité au gouvernement autrichien, et son exil volontaire immortalisent comme patriote ce noble martyr de la patrie italienne. Dans la conversation, Ugo Foscolo me surprenait par sa facilité, son accent dramatique et surtout ses gestes animés; car j'avais entendu dire qu'en public il parlait des heures entières les mains fixées sur une chaise, debout et immobile; malgré cette absence d'action il a été proclamé un parlatore felicissimo e fecondo. Qu'on juge de l'impression qu'il devait produire lorsqu'il ne s'imposait pas cette contrainte? car chez lui c'était un système d'éviter en parlant aux assemblées populaires toute espèce de charlatanisme: je l'ai entendu critiquer sous ce rapport les orateurs des Hustings et des chambres anglaises. Les gestes, selon lui, étaient une invention de la décadence de l'art oratoire. «Périclès, disait-il, pérorait sans geste et sans mélodie, enveloppé dans sa chlamyde; nella clamide senza gesto nè melodia.»
Avec Ugo Foscolo toutes les discussions littéraires aboutissaient à la politique; bien qu'elle ne fût étrangère à aucune question, lady Caroline accusée à tort d'être un bas-bleu, comme on appelle les femmes pédantes en Angleterre, laissait volontiers Ugo Foscolo haranguer dans le salon, et me faisait signe de la suivre dans le parc. «Mon républicain italien, disait-elle, a mis de la politique dans ses romans, c'est une usurpation: voilà maintenant notre Walter Scott qui met de l'histoire dans les siens; il est bienheureux que nous autres femmes nous nous mêlions encore un peu de cette partie de la littérature pour la ramener à son origine, l'amour.
«—N'avez-vous pas reculé devant le titre d'auteur qui va si mal à une jolie femme, demandai-je un jour à lady Caroline.
«—Quoi donc, me répondit-elle, est-on auteur pour avoir publié un roman? Mais oui, ma foi, vous avez raison; les gazettes sont là pour nous en avertir: pauvres femmes, comme nous souffrons des coups d'épingles de leur critique. J'ai manqué mourir deux fois de dépit; la première, c'était dans un bal où deux vieilles femmes, assises à dix chaises de la mienne, épiloguaient sur ma toilette et ma tournure: je n'osai plus me regarder au miroir, elles avaient fini par me persuader que j'étais mise à faire peur. Chaque compliment qu'un danseur m'adressait de bonne foi me semblait une épigramme; la critique empoisonne jusqu'à l'éloge: j'éprouvais une sensation analogue lorsque je reçus le journal malveillant qui rendit compte de mon premier ouvrage; une amie officieuse s'était hâtée de me l'apporter, en affectant la plus grande colère contre les vampires du journalisme. J'en voulus plus à mon amie qu'à l'aristarque malveillant.»
«—Ma chère lady, répondis-je à mon aimable hôtesse, vous oubliez le dépit de l'amour… il vaut bien celui de l'amour-propre.
«—Vous vous trompez, ma chère, reprit lady Caroline, il faut dissimuler l'un, on peut pleurer de l'autre. Le dépit d'amour-propre nous étouffe; j'ai aussi passé par celui de l'amour.»
Cette conversation se termina par la confidence entière de lady Caroline: je vais la rapporter en supprimant les réflexions dont je l'interrompis, et qui pourraient impatienter mes lecteurs; je les en préviens pour expliquer un long discours qui, certes, ne fut pas prononcé comme ceux de Foscolo, les mains sur le dos d'une chaise.