[XXXVI.] Mais n'admirez vous pas ceux qui parlent des premiers fondateurs des Nations, ou des Grâns hommes de l'antiquité, & qui les font Geans. On diroit qu'ils parlent de quelques Loûs, que l'on fait toujours plus grâns qu'ils ne sont. Hercule à ce qu'on dit, estoit trois fois plus grand que les autres hommes. Virgile fait Enée & Turne, hauts comme des montagnes. Quantus Athos, aut quantus Erix. Le mesme compare Pandarus, & Bitias, à deux grâns chesnes. Tous les Portraits, & toutes les statuës qui se voyent de Charlemagne, dans les Tàmples des Alemâns, sont beaucoup plus grandes que l'ordinaire des hommes. Et j'ay veu un Roland élevé en colosse de bois, au milieu de la place de Breme, de la hauteur d'une Pique. Saxo Grammaticus a fait ses premiers Danois, Geans. Joannes, & Olaus Magnus, freres, & Historiens Suedois, ont fait leurs premiers Suedois, Geans. Angrimus Jonas Islandois, a fait ses premiers Islandois Geans. Il dit que, Got, signifie, Geant. Et que les premiers Gots estoient Geans. Et parce que les premiers Geans, dont la Bible parle depuis le deluge, sont les Geans Cananeens, que Josué défit, & chassa de la Terre Sainte: Il veut que ces Geans se soient retirez dans les païs froids du Septàntrion; parce qu'il faisoit trop chaud pour eux dans la Palestine.

[XXXVII.] Les deux freres Suedois, & qui ont esté l'un apres l'autre Archevesques d'Upsal, vont plus avant qu'Angrimus Jonas; & déterminent, que les premiers Suedois sont dessàndus des enfans de Jafet. Ils pretàndent mesme avoir demontré que la ville d'Upsal a esté bastie du temps d'Abraham. Je m'estonne qu'Angrimus Jonas ne les ait suivis; & qu'il n'ait fait sortir les premiers habitans de son Isle, de la mesme tige de Jafet. Et cela avec d'autant plus de vray-sàmblance, qu'il est escrit des enfans de Jafet au chap. 10. de la Genese. Ab his divisæ sunt Insulæ gentium, in regionibus suis, unusquisque secundum linguam suam, & familias suas, in nationibus suis. Car l'opinion estant receüe & ortodoxe, que les enfans de Noé ont repeuplé le monde apres le deluge, & que les enfans de Jafet ont particulierement repeuplé toutes les Isles du monde; Angrimus pouvoit dire avec plus de certitude des premiers habitans de son Isle, ce que Joannes & Olaus Magnus, avoient dit des premiers habitans de la Suede: & les faire sortir sans hesiter, de la branche de Jafet, puis que la Genese autorisoit plus fortement sa conjecture pour son Isle, qu'elle n'autorisoit cele des Suedois pour leur terre ferme. Et il s'ensuivroit de cela aussi, que l'Islande auroit peu estre habitée long temps devant la venüe des Geans Cananeens, dans le païs du Nort.

[XXXVIII.] A vous dire ce que je pànse de ceux qui recherchent trop exactement, quels ont esté les premiers hommes qui ont repeuplé le monde apres le deluge: Je croy, Monsieur, que leur curiosité est vaine & inutile, parce qu'on ne le peut savoir: & que toute sorte d'histoire nous manquant pour cela, ce que l'on en peut dire, n'est fondé que sur des conjectures, ou sur le raport de quelque Cronique, fabuleuse, ou historique, mal conceüe, & plus mal expliquée. En quoy je ne pretàns pas contredire le seul M. Angrimus, que j'honore, & que j'estime infiniment. Le vice est general. Il n'est pas le premier qui a fait sortir les premiers hommes du Nort, des Geans Cananeens. Et ce qui l'a d'autant plus engagé dans cete erreur, sur l'opinion receüe; est, qu'il a creu avoir trouvé quelques mots Islandois, qui avoient du raport avec quelques mots de la langue Hebraïque, que l'on a apelée, le langage de Canaan, depuis que les Juifs se ràndirent maîtres de la terre promise, & qu'ils en chasserent les Geans Cananeens. Mais le bon homme n'a pas consideré, que ces Geans ne parloient pas Hebreu, que l'Hebreu leur estoit estranger: Et qu'ils n'ont peu porter dans le Septàntrion, quand mesme ils l'auroient habité, l'usage d'une langue, qu'ils n'entàndoient, & qu'ils ne parloient pas.

[XXXIX.] Ce que je dis vous fera remarquer de sàmblables béveües, dans les escrits de quelques savâns hommes, & grâns Critiques de nostre siecle, qui ont cherché l'origine des premiers peuples, dans l'origine, ou dans l'etimologie de certains mots, Alemâns, ou Hebreux, qu'ils ont creu avoir quelque raport, ou avec le langage, ou avec les noms de ces mesmes peuples. M. Grotius a escrit dans la dissertation qu'il a faite de l'origine des peuples de l'Amerique, que les Americains ont esté Alemâns d'origine; par cete raison, qu'ils ont beaucoup des mots, qui finissent en lan: & que land, est un mot Alemân. Et parce qu'il y a des peuples dans l'Amerique, que l'on apele Alavardes; que M. Laet dit avoir esté ainsi apelez, d'un Capitaine Espagnol, nommé Alvarado, qui les conquit. M. Grotius asseure, que les Americains Alavardes, ont esté originaires Lombards, & qu'ils ont esté apelez, Alavardes, de Lombards qu'ils estoient, par la mesme corruption de langage, à ce qu'il dit, que les François d'aujourd'huy apelent Halebardes, les armes des Lombards, que les anciens François apeloient, Lombardes.

[XXXX.] C'est sur de pareilles origines, & sur de sàmblables conjectures, que M. Bochard, non moins savant que M. Grotius, a composé le docte livre qu'il a fait, & qu'il a intitulé, Phaleg, parce qu'il contient le partage, & les premieres habitations de toutes les terres du monde. Et je ne puis assez admirer la subtilité de son esprit, dans la connoissance qu'il a des langues Oriàntales, d'avoir trouvé dans la langue Hebraïque, l'interpretation des vers Cartaginois qui se lisent dans le Pœnulus de Plaute. Mais quoy que ses conjectures soient fort ingenieuses, je ne saurois croire que ce Cartaginois ait esté de l'hebreu. La raison est, que Didon qui a basti Cartage, estoit Feniciene: Que le langage Fenicien a esté diferànt de l'Hebraïque; & qu'il ne se peut que le Cartaginois que l'on parloit du temps de Plaute, ait esté, je ne dis pas de l'Hebreu, diferànt du Fenicien; mais que ç'ait esté le mesme Fenicien, que l'on parloit du temps de Didon. M. Samuel Petit autre savânt homme, & grand Critique, avoit trouvé avant M. Bochard, une autre explication de Plaute, dans la mesme Comedie, & d'autres paroles que celes de M. Bochard. Ce qui me fait croire qu'un troisiesme intelligent comme eux dans la langue Hebraïque, trouveroit s'il vouloit, un troisiesme sens dans le mesme Cartaginois de Plaute, par des transpositions de letres, & de poincts, dont ces Messieurs se sont servis, & que l'usage permet aux Critiques de la langue Hebraïque; a qui l'on fait dire, comme a des cloches, tout ce que l'on veut, par une sàmblable liçànce.

[XXXXI.] Vous excuserez, Monsieur, la digression que j'ay faite, parce que je ne l'ay pas creüe esloignée de mon sujet. Et que le bon homme, Angrimus dans l'etimologie qu'il a cherchée de quelques mots Islandois chez les Hebreux, a suivi une erreur ordinaire aux Doctes comme luy. Il n'en doit pas estre creu, non plus que les autres; puis qu'il n'est rien de si trompeur, ni de moins solide, que des conjectures fondées sur de sàmblables etimologies.

[XXXXII.] Je croyois qu'Angrimus Jonas feroit sortir ses premiers Islandois des mesmes Geans Cananeens, qui avoient peuplé selon luy-mesme, toutes les contrées du Nort. Mais il n'a pas voulu que l'Islande ait esté habitée de ce temps-là. Ce qu'il en a dit est curieux, & merite de vous estre escrit. Il dit que l'Islande a esté premierement descouverte par un Naddocus, qui aloit aux Isles de Fare, & fut jeté par la tàmpeste à la côste Oriàntale de l'Islande, qu'il nomma, Snelande, à cause des hautes neges qu'il y trouva. Mais Naddocus ne s'y arresta pas. Le second qui la descouvrit, fut un Suedois nommé Gardarus, qui ala chercher cete Isle, sur ce qu'il en avoit oüy dire à Naddocus, & l'ayant trouvée en l'an 864. y passa l'Hyver, & apela l'Isle Gardarsholm: c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le troisiesme qui la descouvrit, fut un Pirate renommé, de Norvege, nommé Flocco, qui se servit d'une invàntion tres-bele, pour trouver cete Isle, sur le raport qui luy en avoit esté fait. On ne savoit encore en ce temps-là quoy que ce soit de l'aiguille aimantée, ni de l'usage du compas. Et comme il aloit d'une Isle à une autre, sans descouvrir cele qu'il cherchoit. Il prit trois Corbeaux, en partant de l'Isle de Hetland, une des Orcades; & en lascha un, lors qu'il crût estre bien avant en mer. Mais il connut qu'il n'estoit pas si esloigné de terre qu'il pànsoit, parce que le Corbeau reprit la route de Hetland, & s'y envola. Il poussa plus avant dans la mer, & lascha le second Corbeau, qui roda de tous costez, & ne voyant pas de terre retourna dans le vaisseau. Il ne fut pas trompé au troisiesme Corbeau, qui descouvrit l'Isle, & fondit dessus. Flocco l'ayant suivy des yeux & des voiles; car il avoit le vànt favorable; aborda heureusement à la partie Oriàntale de Gardarsholm, où il passa l'Hyver; & le Printemps venu, se voyant assiegé des glaces, que les Islandois apelent Groenlandiques, il donna le nom d'Islande, à cete Isle, qui signifie le païs des glaces. Et ce troisiesme nom luy est demeuré. Flocco passa un autre hyver dans la partie Meridionale de l'Islande; mais n'y ayant pas trouvé son conte, non plus qu'à l'Oriàntale, il retourna en Norvege, où il fut apellé, Rafnafloke: c'est à dire Flocco le Corbeau, à-cause des Corbeaux dont il s'estoit servy pour descouvrir l'Islande.

[XXXXIII.] Le premier fondateur des Islandois, est un Ingulfe, Baron de Norvege; qui se retira en Islande avec son beau-frere Hiorleifus, pour avoir tué deux freres des plus grâns Seigneurs de leur contrée. Et comme c'estoit la coûtume des banis de Norvege, d'arracher les portes des maisons qu'ils laissoient en leurs païs, & de les emporter avec eux; Ingulfe estant à la veuë de l'Islande, jeta ses portes dans la mer, pour aborder où le hazard, & les flots, les pousseroient. Mais il arriva à un autre endroit, quoy qu'à la mesme partie Meridionale de l'Isle. Il ne trouva ses portes que trois ans apres. Ce qui l'obligea à changer de demeure, & à s'arrester au lieu où ses portes s'estoient arrestées. Ingulfe & son beau-frere, visiterent premierement l'Islande, en l'an de Grace 870. Et ne l'habiterent que quatre ans apres, en l'an 874. qui est l'Epoque determinée & definie, dans les Annales de l'Islande, pour la premiere habitation de cete Isle. Et les mesmes Annales asseurent, qu'Ingulfe trouva l'Islande Inculte & deserte, lors qu'il y arriva. On remarqua neanmoins, que quelques Mariniers Anglois, ou Irlandois, avoient mis autre fois pied à terre aux rivages de l'Isle, par quelques cloches, par quelques croix, & par quelques autres ouvrages faits à la mode d'Irlande & d'Angleterre, que l'on y avoit laissez, & quelques livres qui y furent trouvez. On demeure aussi d'acord, que les Irlandois avoient fait diverses dessàntes dans cete Isle, avant la venüe d'Ingulfe. Et leurs Annales raportent, que les anciens Islandois apeloient ces Irlandois, Papas. Et nommerent la partie Occidàntale de l'Islande, Papey, parce que les Irlandois avoient acoustumé d'y aborder, comme à la plus proche, & à la plus commode.

[XXXXIV.] Or, Monsieur, sur ce que les Annales d'Islande asseurent constamment, que l'Islande estoit inculte & deserte, lors qu'Ingulfe y arriva; Angrimus Jonas asseure fortement aussi, que l'Islande n'a jamais esté habitée avant ce temps-là. Et le bon homme s'emporte avec passion contre tous ceux qui disent le contraire. C'est un plaisir de lire ce qu'il a escrit dans son Specimen Islandicum, contre Pontanus, & contre les Auteurs que Pontanus a aleguez, pour prouver que l'Islande estoit l'anciene Thulé, de laquelle Virgile disoit à Auguste. Tibi serviat ultima Thule. Car dit-il, si nostre Islande estoit cete ultima Thule, elle auroit esté habitée au temps d'Auguste. Et que deviendroit la foy de nos Annales, qui asseurent qu'elle n'a esté habitée qu'au temps d'Ingulfe?

[XXXXV.] Mais je le prie de se ressouvenir de ce qu'il a luy mesme escrit, & que je viens d'aleguer; que des mariniers Irlandois avoient acoûtumé de metre pied à terre en Islande, avant la venuë d'Ingulfe, & que les anciens Islandois apeloient ces Irlandois, Papas. Je le prie de me dire, qui estoient ces anciens Islandois? J'acorde à Angrimus que l'Islande ne fut absolument Chrestiene, que quelques années apres la dessànte d'Ingulfe. Mais il ne peut pas nier, qu'il n'y eust en ce temps-là beaucoup de Chrestiens dans la contrée du Nort. Les Irlandois l'estoient. Et Ingulfe en trouva des marques, en arrivant à l'Isle. La Crimogée remarque, que le beau-frere mesme d'Ingulfe, qui aborda l'Islande avec luy, s'il n'estoit pas Chrestien, avoit des sàntimàns Chrestiens. Et il est certain que le Christianisme estoit en ce temps-là respàndu dans toutes les contrées du Septàntrion, & dans l'Islande nommément. Ce que je demontreray un peu plus bas. Or cela estant, quel temps veut donner Angrimus à ces Islandois payens, qui estoient si fort atachez à leurs ancienes Religions? & principalement à cele de leur Odin, par lequel ils juroient, & qu'ils apeloient le grand Protecteur Asiatique. Il est certain que de toutes les superstitions Payenes, les plus ancienes, sont les sacrifices des hommes; Et j'ay fait voir cy-dessus, qu'ils ont esté pratiquez avec grande devotion parmy les Islandois. Leurs Annales disent qu'en la partie Occidàntale de l'Islande, il y avoit un Cirque, au milieu duquel s'élevoit un grand Rocher, où ils escrasoient les hommes, & versoient le sang en sacrifice à leurs Idoles. Ces mesmes Annales remarquent, que cete coutume ayant esté abolie dans l'Islande, comme elle fut par tout ailleurs, le Rocher retint plusieurs siecles apres, la couleur rouge du sang humain qui y avoit esté respandu. Je demande à Angrimus: quel temps il veut donner à ces Plusieurs siecles, dont ses Annales mesmes font màntion? Et je luy demande, en quel temps ont esté invàntées les Fables de l'Edda, qui sont si ancienes, & si nées avec les Islandois, qu'elles ne sont presque point connües des autres peuples du Nort, & du tout point de toutes les autres Nations du monde.