Pauperis & tuguri congestum cespite culmen.

Les Islandois sont cachez comme des blereaux dans ces maisons, où ils vivent au delà de cent ans, & ne se servent ni de Medecins, ni de medecines.

[XXVIII.] Il n'y a dans toute l'Islande que deux vilages, aux deux Eveschez, de Hole, & de Schalholt; dont le plus grand, qui est celuy de Hole, ne consiste qu'en fort peu de maisons contiguës. Et comme il n'y a ni viles, ni vilages dans l'Islande, il n'y a point de grâns chemins. Ce qui oblige ceux qui voyagent dans cete Isle, à se servir de boussoles, pour aler d'une Province à l'autre, & à planter des balises aux endroits où il y a des goufres de nege, & où l'on tomberoit, si l'on n'y metoit ces marques. Les Islandois n'habitent d'ordinaire, que sur les rivages de la mer, ou prés des rivieres, à-cause de la pesche, & des pasturages, & le milieu de l'Isle est comme desert. Il y a un Colege à Hole, où les enfans estudient jusques à la Retorique, & vienent à Copenhague, faire leur cours de Filosofie, & de Teologie. Il y a une Imprimerie, où depuis peu l'on a imprimé le vieux Testamànt, traduit en Islandois. Le nouveau n'est pas achevé, faute de papier; apres lequel il y a long temps que les Imprimeurs crient, mais ils crient de si loin, qu'on ne les entànd point.

[XXIX.] L'Evesché de Hole a esté pourveu de grâns Evesques, dont le Catalogue est escrit, dans la Crimogée d'Angrimus Jonas. Et entre autres, du dernier mort Gundebrand de Torlac, que j'ay cy-dessus màntionné, homme de grand savoir, & de grande probité. Angrimus Jonas a esté son Coadjuteur, & a refusé l'Evesché qu'il devoit avoir apres la mort de Gundebrand, & que le Roy de Danemark luy vouloit donner. Il a prié le Roy de l'en dispànser, tant pour se retirer de l'envie, que pour vaquer à ses estudes avec plus de repos. Le bon homme est vivant. Le Docteur Vormius son bon amy, m'a assuré qu'il a plus de quatre-vints dix ans: Et m'a dit de plus, qu'il n'y a que quatre ans qu'il s'est remarié avec une jeune fille. Il est savant, & fort homme de bien, en grande estime parmy tous les doctes, & tous les curieux de la contrée du Nort; & le sera de tous ceux qui le connoitront, par les beaux livres qu'il a faits.

[XXX.] J'obmetois de vous dire une particularité de l'Esprit des Islandois, qui n'est pas à mespriser. C'est qu'ils sont tous joüeurs d'eschets, & qu'il n'est point de si chetif païsan en Islande, qui n'ait chez luy son jeu d'eschets, faits de sa main, & d'os de poisson, taillé à la pointe de son couteau. La diferànce qu'il y a de leurs pieces aux nôtres, est, que nos Fous sont des Evesques parmy eux; & qu'ils tienent que les Eclesiastiques doivent estre prés de la personne des Rois. Leurs Rocs sont de petits Capitaines, que les Escoliers Islandois qui sont icy, apelent Centuriones. Ils sont represàntez, l'espée au costé, les joües enflées, & sonnant du Cor, qu'ils tienent des deux mains. J'aurois à vous faire un long discours sur le sujet des Cors, que les Capitaines du Nort portoient à la guerre, pareils à celuy de nostre Roland: Et pour pràndre la chose de plus haut, tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete de Misene, de qui Virgile a dit; Hectoris hic magni fuerat comes. Où l'on voit un Trompete camarade d'Hector. C'est de là sans doute, que les Trompetes Alemans, & de toutes ces contrées, ne passent pas pour valets, comme ils font ordinairement en France; mais pour oficiers des compagnies où ils servent. Je reserve de vous en parler à une autre ocasion. Reprenons le discours de nos Eschets.

[XXXI.] Ce jeu n'est pas seulement ancien, & commun, chez les Islandois, mais dans tous les païs du Nort. La Cronique de Norvege raporte, que le Geant Drofon, qui avoit nourry Heralde le Chevelu, tout ainsi que Chiron avoit nourry Achile, ayant oüy parler des grâns exploits que faisoit son Nourrisson, estant Roy de Norvege, luy envoya des presâns de grand prix: Et entr'autres, la Cronique fait màntion d'un jeu d'eschets, tres riche, & tres beau. Ce Heralde regnoit environ l'an de Grace, 870. Et si Encolpe dans Petrone, a eu la curiosité d'escrire, qu'il avoit veu joüer Trimalcion aux dames, sur un Tablier de Terebinte & de Cristal, avec des dames d'or & d'argent: Je vous diray que j'ay eu l'honneur de joüer aux Eschets avec Madame la Contesse Eleonor, fille du Roy de Danemark, & fàme de Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maitre, & premier Ministre du Royaume, sur un Tablier d'Ambre blanc & jaune, avec des pieces d'or, esmaillées de mesmes couleurs que le Tablier, & tres curieusement travaillées. Les Rois & les Reines, sont assis sur des Trônes, avec le Manteau Royal, la Couronne en teste, & le Septre à la main. Les Evesques sont richement mitrez. Les Chevaliers sont montez sur des chevaux bien faits, & bien harnachez. Les Rocs, sont des Elefans sur lesquels il y a des Tours. Et les Pions sont de petits Mousquetaires qui ont couché en joüe, & qui sàmblent atàndre le commàndemànt pour tirer.

[XXXII.] Je vous ay dit, que la langue des Islandois est fondée sur l'anciene langue Runique. Le Docteur Vormius, qui entànd ce Runique, & qui en a fait un livre, m'a asseuré que l'Islandois est le plus pur Runique que nous ayons. Pour preuve de cela, les caracteres Islandois dont Blefkenius a donné un Alfabet dans sa Relation, sont Runiques: Et le mesme dit, que parmy ces caracteres, il y en a d'hyeroglifiques, qui signifient des mots entiers. Le bon homme Angrimus s'est estàndu sur ce chapitre dans sa Crimogée. Et parce que ce livre est fort rare en ce païs, & qu'il l'est sans doute au lieu où vous estes; vous aurez agreable que je vous entretiene de la lecture que j'en ay faite: Car en vous descouvrant l'antiquité de la langue Islandoise, elle nous donne une grande connoissance des antiquitez du Nort.

[XXXIII.] Angrimus dit, que les Annales d'Islande, qui parlent des premiers habitans du monde Arctique, les font venir d'un Prince Asiatique, nommé Odin, que d'autres ont dit Ottin; lequel poussé par les armées Romaines, que Pompée commàndoit dans la Frigie mineure, prit la route du Nort, & se vint ràndre en ces quartiers, avec des troupes Frigienes qui le suivirent. Et le bon Angrimus avoüe, que l'epoque de ses Annales Islandiques, ne s'estànd pas plus avant que d'Odin. Il assure neanmoins, que beaucoup d'autres peuples du Nort, en ont de plus ancienes: & que leurs Histoires font màntion d'un Prince apelé Norus, qui donna les premieres loix à la Norvege, & l'erigea en Royaume. Que Norus estoit fils de Thorré, Roy de Gotland, & de Finland, le plus grand, le plus vertueux, & le plus excellànt Prince de son siecle. Que ses peuples l'adorerent comme un Dieu apres sa mort. Que la Norvege apela le mois de Janvier, Thorré, de son nom. Et que ce nom est ancore aujourd'huy retenu dans l'Islande. Que le Roy Thorré eut une fille d'une grande beauté, nommée Goa, qui fut enlevée par un Prince estranger. Que son frere Norus courut apres le ravisseur. Et que le mois suivant celuy de Janvier fut nommé, Goa; qui est le mesme nom dont se servent ancore aujourd'huy les Islandois, pour le mois de Février. Angrimus fait en suite une carte genealogique des predecesseurs de Norus, qui ont esté mis par les peuples du Nort au nombre des Dieux, qui de la mer, qui des vàns, qui de la nege, qui du froid; Et d'un entr'autres qu'ils adorerent sous le nom de Dieu du feu, qui n'estoit pas mal fait, & boiteux comme le Vulcan des Grecs, mais le mieux formé, & le plus beau de tous les hommes; qu'ils apelerent pour sa grande beauté, Halogie; c'est à dire grande & bele flame. La genealogie dessànd jusques à un neveu de Norus, apelé Gilve: Auquel temps, dit la Cronique, le grand Odin Asiatique entra dans le Nort.

[XXXIV.] Cete diversité d'Annales a obligé Angrimus d'aler ancore plus avant, que ces premiers Rois de Norvege: Et de raporter l'origine des peuples du Septàntrion aux anciens Geans Cananeens, que Josué chassa de la terre promise, & qui vindrent peupler cete contrée, de Geans, tels qu'ont esté les premiers habitans du Monde Arctique, & d'où l'on croit que sont derivez les premiers Gots, qui signifient, Geans. Or, Monsieur, il ne sera pas hors de propos, que je vous die deux mots en cét endroit, & de ce grand Odin Asiatique, & de l'opinion receüe en ce païs, que les premiers hommes du Nort ont esté Cananeens.

[XXXV.] Le grand Odin Asiatique a esté adoré dans tout le Septàntrion, sous le nom de Mercure, à cause de son excellànt esprit. On croit que c'est le premier Auteur de la Poësie, & de la Magie Septàntrionale, si celebre, & si renommée, par tout ailleurs. Je vous ay parlé de sa Poësie; & j'aurois beaucoup de choses à vous dire de sa Magie: Mais le sujet merite une narration particuliere, que je reserve à une autre fois. Je me contànteray de vous dire maintenant, que je ne me puis assez estonner de la negligeance de quantité d'honnestes gens, qui suivent avec si peu de reflexion des erreurs inveterées, & s'y laissent emporter sans resistànce. Jusques là mesme, que plus ces erreurs choquent le bon sens, & moins elles ont de vray-sàmblance, plus ils les croyent, & plus ils taschent de les faire acroire aux autres. Car, Monsieur, quele aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder tous les contes que l'on fait d'Odin Asiatique; & quel raport peuvent avoir des fables si fables, avec le siecle de Pompée, qui est un siecle si connu, & si historique.