[XVIII.] Cet ordre Aristocratique de gouvernemànt, & de Justice, a duré parmy les Islandois, jusques à l'an de Grace 1263. que les Roys de Norvege se firent maîtres de l'Isle, & la ràndirent tributaire, par la mauvaise intelligence des Islandois, qui faisoient entr'eux, des brigues, & des seditions, pour le gouvernemànt. Les Roys de Danemarck, ayant reduit en suite le Royaume de Norvege en Province, ont donné des Viceroys à ces peuples, qui n'ont retenu depuis ce temps-là, qu'une ombre legere de leur anciene forme d'Estat. La demeure de ces Viceroys est à la partie Occidàntale de l'Islande, dans un Chasteau, nommé Besestat. Ils ne sont pourtant pas obligez à faire residànce actuele dans l'Isle, qu'en cas de necessité; & n'y vont qu'une fois l'année, pour en recevoir les tribûs, qui consistent aux mesmes choses, dont j'ay dit cy dessus que les Islandois font commerce & eschange avec les Estrangers: Et dont le Roy de Danemark pourvoit une bonne partie de ses navires, soit pour nourrir, soit pour habiller ses matelots. Le dernier Viceroy d'Islande, estoit M. Prosmont, Amiral de la derniere flote Danoise, que les Suedois défirent sur cete mer, il y a environ trois mois. Il se batit vaillamment, & mourut sur son bord l'espée à la main, ayant refusé le quartier que les Enemis de son Roy luy voulurent donner.

[XIX.] Angrimus Jonas ne pose l'Islande Chrestiene, qu'en l'an 1000. de nôtre salut. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des Chrestiens long temps devant, dans cete Isle. Mais il dit que le Paganisme n'en fût absolument bany qu'en ce temps-là. Les Islandois payens ont adoré entr'autres Dieux, Thor, & Odin. Thor, estoit comme le Jupiter; & Odin, comme le Mercure des anciens Grecs & Latins. Ils nomment encore leur Jeudy, Thorsdag, qui est le dies Jouis, & le Mercredy, Odensdagur, qui est le dies Mercurii. Les Autels consacrez à ces Dieux estoient revestus de fer, où bruloit un feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y avoit un vase d'airain, dans lequel on versoit le sang des sacrifices, & dont on aspergeoit les assistans. Il y avoit au costé de ce vase un aneau d'argent, du poids de vint onces, qu'ils frotoient du sang de l'hostie, & qu'ils empoignoient quand ils vouloient faire quelque sermànt, ou solànnel, ou d'importance. Leurs Annales portent, qu'ils ont sacrifié des hommes à leurs Idoles. Ils les escrasoient sur des rochers, ou les jetoient dans des puis profons, creusez, & destinez pour cela, à l'entrée de leurs Tàmples. Et comme les Islandois payens avoient basty deux principaux Tàmples, dediez à leurs faux Dieux, aux deux parties, Septàntrionale, & Meridionale, de leur Isle. Les Islandois Chrestiens ont estably les deux, & les seuls Eveschez qu'ils ont, aux mesmes endroits de leur Isle: Savoir, l'Evesché de Hole, au Nort; & celuy de Schalhold, au Midy. Ils professent maintenant la mesme confession d'Ausbourg, que professe tout le Danemarck.

[XX.] Les anciens Islandois estoient de haute stature, forts, adroits, & vaillans; grâns gladiateurs, & grâns Pyrates. La Monomachie estoit autorisée parmi eux; & ils ne refusoient qui que ce fust, qui les voulust combatre seul à seul. Ils vuidoient leurs procez par le duel; Auquel celuy qui estoit vaincu, perdoit la chose contestée; & qui refusoit le combat, la perdoit comme s'il eust esté vaincu. C'estoit un moyen legitime pour aquerir des possessions parmi eux. Car de deux Gladiateurs qui se batoient, celuy qui avoit tué ou vaincu son homme, estoit maître de son bien. Il n'y avoit qu'une resource pour les heritiers legitimes du defunt, ou du vaincu, qui estoit; que l'on menoit un grand Toreau au victorieux, & s'il ne l'assommoit pas d'un seul coup, il ne tenoit rien.

[XXI.] Avec ce que les Islandois estoient de grande force, & de grand cœur; ils estoient spirituels, & si curieux, qu'ils conservoient avec soin les memoires qu'ils recueilloient de toutes parts, des choses memorables qui se passoient dans tous les Royaumes voisins. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire dans son Specimen Islandicum, parlant de ses compatriotes, qu'ils sont, Ad totius Europæ res historicas lyncei. Et de fait, Saxo Grammaticus dans la preface de son histoire Danoise, avoüe qu'il s'est tres utilement servy des memoires qu'il a pris dans les Annales des Islandois, qu'il apele, Tylenses. Le Docteur Vormius m'a asseuré que ces Annales sont tres-curieuses, & qu'il y a des raretez exquises des choses ancienes qui se sont faites dans les Orcades, dans les Hebrides, dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; & mesme chez les anciens Ducs de Normandie; par cete raison sans doute, que les Islandois ont esté autrefois puissans sur la mer Deucaledoniene, ou Escossoise, & qu'ils ont peu avoir aussi des commerces particuliers dans notre Normandie.

[XXII.] Les plus ancienes histoires Islandoises & auquelles les Islandois adjoutent plus de foy, sont celes qui sont composées en vers. Sur quoy, Monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaist, que les anciens Rois, & Capitaines du Nort, qui aloient à la guerre, menoient toujours quelque Poëte avec eux, pour composer des vers sur le sujêt de leurs victoires. Ces Vers se chantoient par les soldats de l'armée, & se repàndoient par toutes les contrées voisines. Or les Islandois ont esté de tout temps renommez excellâns Poëtes, par tous leurs voisins. Et l'on a creu qu'il y avoit une certaine vertu Magique dans leurs vers, capable d'evoquer les Demons des Enfers, & d'arracher les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes naissent Poëtes, & ne le devienent pas par estude. Car le meilleur esprit qui soit parmi eux, ne sauroit composer des vers, s'il n'a le don naturel de les faire, tant les regles de leur Poësie sont severes & contraintes. Mais ceux qui ont cete vertu naturele, les composent avec tant de facilité, que leurs discours ordinaires sont des vers. La Verve prànd ces Poëtes aux nouveles Lunes. Et quand cete fureur les saisit, ils ont le visage esgaré, les yeux enfoncez, la couleur pasle; & ressàmblent à la Sibile Cumée, tele que Virgile nous l'a descrite. Il fait en ce temps-là tres mauvais avoir à faire avec ces possedez. Car la morsure des chiens enragez, n'est pas plus dangereuse, que la médisance de ces Poëtes.

[XXIII.] Je vous diray à ce propos, ce que le Docteur Vormius m'en a raconté. Il y a quelques années, qu'estant Recteur de l'Academie de Copenhague, un Escolier Islandois se plaignit à luy, que son Lansman & camarade, l'avoit outragé dans des vers difamatoires. Le Recteur apela le Poëte, qui avoüa les vers, mais nia qu'ils fussent faits contre son camarade. Et de fait M. Vormius n'y voyoit quoy que ce soit, dont le Lansman se dût ofàncer, selon la connoissance qu'il a du langage Islandois, qui est fondé sur l'anciene langue Runique. L'Escolier ofàncé voyant que le Recteur croyoit ce que luy disoit le Poëte, se mit à pleurer chaudement, & à luy dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit. Et là dessus luy fit compràndre, par un destour estrange de figures, & de fables, les mêdisances qui estoient contenües dans cete Satyre. Luy dit, qu'il passeroit pour un infame en Islande, si ces vers y estoient portez; que ses biens en déperiroient; & que cete poësie estoit tele, qu'en quelque lieu du monde où il sût aller, le charme, ou le sortilege de ces vers le suivroit par tout, & le feroit mourir. Le Docteur Vormius esmeu de la frayeur de ce jeune homme, tira le Poëte à part; luy mit devant les yeux les devoirs de la charité Chrestiene, & les rigueurs des loix de Danemarck, qui punissent les sorciers de suplices tres cruels: Et l'ayant menacé de le metre entre les mains de la Justice, si par malheur son camarade tomboit malade de l'aprehànsion qu'il avoit; il luy imprima une tele peur, qu'il avoüa la malice de ses vers, les deschira, promit de ne les dire à personne, & courut embrasser son camarade, qui tesmoigna une joye non-pareille d'avoir fait sa paix avec le Poëte.

[XXIV.] Les Poëtes Islandois ont un Mitologique de leurs fables, qu'ils apelent Edda: Dans lequel ils posent pour Principe eternel, un Geant qu'ils apelent Immer. Et disent, que du Caos sortirent de petits hommes, qui se jeterent sur le Geant, & le mirent en pieces. Que de son crane, ils firent le Ciel; de son œil droit, le Soleil; de son œil gauche, la Lune; de ses espaules, les Montagnes; de ses os, les Rochers; de sa vessie, la Mer; de son urine, les Rivieres; Et ainsi de toutes les autres parties de son corps. De sorte, que ces Poëtes apelent le Ciel, le crane d'Immer; le Soleil, son œil droit; la Lune, son œil gauche; les Rochers, ses os; les Montagnes, ses espaules; la Mer, sa vessie; les Rivieres, son urine, &c. Le Docteur Vormius m'a fait voir une vieille copie de l'Edda, escrite en Islandois, de la main d'un Islandois, & dont il m'a expliqué les galanteries que j'ay recueillies, pour vous les escrire.

[XXV.] Les Islandois, à ce que disent leurs Annales, ont mis autrefois de grandes flotes sur la mer, qui donnoient de la jalousie aux Rois de Norvege, & de Danemark. Ils n'ont pas maintenant dequoy faire de petits bateaux de pescheurs. Ils ont eu le temps passé de grâns commerces dans tous les Royaumes voisins. Ils ne sortent maintenant de leur Isle, que pour venir estudier à Copenhague; avec un desir si violànt de retourner en leur païs, que les Danois n'en peuvent retenir pas un pour leur servir de Prestres, ou de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté diverses fois, parce qu'il y en a qui ont l'esprit bon, & qui reüssissent dans leurs estudes. On a beau leur represànter la pauvreté de leur Isle, & les delices des climats qui sont plus doux. Ils sont acoquinez à leur misere, & la preferent à tous les autres plaisirs. Il y a douze ou quinze Escoliers dans cete Academie, que nous voyons quelque fois. Ils sont communément petits & floüets, quoy que Blefkenius die, qu'il a veu en Islande un Islandois si fort, qu'il prenoît une tonne de biere, mesure de Hambourg, & la portoit à sa bouche pour boire, comme il auroit pris un de nos barils.

[XXVI.] Les Islandois retienent, comme j'ay dit, quelque ombre legere de l'ancien gouvernemànt de leurs peres. Mais leurs loix sont meslées de tant d'autres loix, de Norvege, & de Danemark; qu'estant forcez d'observer les dernieres, & voulant garder les premieres, ils s'engagent dans mille chicanes, sur l'explication, & concordance de leur droit, avec celuy de Danemark. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire de fort bonne grace, qu'il n'y a pas moins de Pantimomies dans le droit Islandois, qu'il y a d'antinomies dans le droit Romain.

[XXVII.] Les Islandois de ce temps habitent leur Isle comme leurs Peres l'habitoient, dans des maisons esparses, qui ça, qui là, de peur du feu, estant basties de bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire, des trous sur les toits, parce que leurs maisons sont fort basses, & qu'il y en a mesme plusieurs d'enfoncées dans la terre, à-cause des vàns. Leurs toits sont couverts, comme ceux de Suede, d'escorces de bouleau, comblées de gazons. Tele estoit la cabane de Titire, dans les Bucoliques de Virgile.