[XI.] Le mesme Blefkenius dit, qu'estant en Islande, sur la fin du mois de Novàmbre, & à minuit; on vit un grand feu sur la mer du Mont Hecla, & que ce feu esclaira toute l'Isle. Ce qui estonna tous les habitans. Les plus experimàntez & les plus sànsez asseuroient, que cete lueur venoit du Mont Hecla. Une heure apres l'Isle tràmbla. Et ce tràmblemànt fut suivy d'un esclat comme de tonnerre, si espouvàntable & si terrible, que tous ceux qui l'ouïrent, crurent que ce devoit estre la cheute du monde. On sût peu de jours apres, que la mer avoit tary à l'endroit où le feu avoit paru; & qu'elle s'estoit retirée à deux lieües de là.

[XII.] Les Islandois ne vàndent & n'achetent quoy que ce soit, car il n'y a pas d'argent monnoyé parmy eux. On leur aporte des farines, de la biere, du vin, de l'eau de vie, du fer, des drâs, & du linge. Ils baillent en eschange ce qu'ils ont, qui est; des poissons secs, du beurre, des suifs, des drâs grossiers, du soufre, & des peaux de renârs, d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius dit, que les Alemans qui trafiquent en Islande, dressent des tàntes pres des havres où ils ont abordé, & qu'ils y estalent leurs Marchandises, qui sont; manteaux, souliers, miroirs, couteaux, & quantité de bagateles, qu'ils eschangent avec ce que les Islandois leur aportent. Des filles qui sont fort beles dans cete Isle, mais fort mal vestües, vont voir ces Alemans; & ofrent à ceux qui n'ont pas de fàme, de coucher avec eux, pour du pain, pour du biscuit, & pour quelqu'autre chose de peu de valeur. Les Peres mesmes presàntent leurs filles aux Estrangers. Et si leurs filles deviennent grosses, ce leur est un grand honneur. Car elles sont plus considerées, & plus recherchées par les Islandois, que les autres: Et il y a de la presse à les avoir.

[XIII.] Quand les Islandois ont acheté, (c'est à dire eschangé) du vin, ou de la biere, des Marchâns estrangers: Ils convient leurs paràns, leurs amis, & leurs voisins, à boire l'un & l'autre: Et ne se quitent point que tout ne soit beu. Ils chantent en beuvant, les faits heroïques de leurs Capitaines. Leur musique est sans regle, & sans art, que l'on apele, Musique enragée. C'est une incivilité parmy eux, que de sortir de table, quand ils boivent, pour aler faire de l'eau. Des filles qui ne sont pas laides en ce païs-là, comme j'ay dit, coulent sous les treteaux, & presàntent des pots de chambre aux beuveurs.

[XIV.] Angrimus Jonas traite cete raillerie d'imposture, & s'emporte avec colere contre Blefkenius, pour l'outrage qu'il dit avoir fait à l'honneur des filles Islandoises. Le bon homme ne peut soufrir, qu'on parle avec mespris de ses compatriotes, & qu'on les traite de barbares. Sur tout, là où le mesme Blefkenius dit, que les Islandois se gargarisent tous les matins de leur urine, & s'en frotent les dents. Catulle a dit la mesme chose des Celtiberes.

Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ,
Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane
Dentem, & russam defricare gingivam.

Pour vous dire, Monsieur, ce que j'en pànse. Je croy que les Islandois ne sont pas maintenant si sauvages qu'il ont esté. Mais il est à presumer que des peuples si esloignez des climâs tàmperez, ne sont pas des plus polis, ni des plus raisonnables du monde. Je parle pour le commun, dans lequel je ne compràns pas les honnestes gens qui y peuvent estre, & qui y sont sans doute. Car il y a par tout des honnestes gens. Et il n'y a pour cela de la differànce, que du plus au moins.

[XV.] Blefkenius dit, que les Islandois ont des Esprits familiers. Que ces Esprits les servent comme des valets, & les avertissent la nuit, quand il fait bon le làndemain aler à la chasse, ou à la pesche. Ortelius va plus avant, & nous aprànd, que les Islandois apelent cete sorte de Demons: Drollos. Ce qui a du raport à ce que Troll, en Danois, est un Diable en françois; Et me persuade que ce que l'on apele en France un bon drole, est mesme chose qu'un bon Diable, en Islandois, & en Danois. Blefkenius dit aussi, que les mesmes Islandois vàndent le vànt, & l'asseure, comme l'ayant, à ce qu'il dit, experimànté. De quoy le bon Angrimus se moque plaisamment. Car il dit, que le Matelot Islandois connoît le soir par la disposition de l'air, quel temps, & quel vànt il fera le làndemain; Et que quand il conjecture qu'il doit faire le vànt que l'Estranger atànd pour partir, il le va trouver, & s'engage de luy vàndre ce vànt. Ce qu'il fait de cete sorte. Il demànde à l'Estranger son mouchoir, dans lequel il fait sàmblant de murmurer quelques paroles; & noüe promptement le mouchoir, comme de peur que les paroles qu'il a prononcées ne s'envolent. Il luy rànd apres cela son mouchoir noüé, & luy recommande de le garder tel qu'il le reçoit avec grand soin: l'asseurant qu'il aura le vànt bon, durant tout son voyage. Or il arrive quelque fois, que ce vànt soufle le làndemain. Mais le plus souvent ce mesme vànt change apres que l'Estranger est party, & qu'il est engagé en pleine mer. Ou s'il est assailly de quelque tàmpeste, comme il arrive bien souvent aussi, l'Estranger se trouve fort ambarassé des Diables qu'il croit porter dans sa poche: Car il n'ose les jeter dans la mer, & fait consciànce de les garder. Que si, dit Angrimus, il est arrivé de cent fois une, que le vànt ait conduit l'Estranger là où il devoit aler; cete seule fois autorise l'erreur contre cent autres experiànces contraires. Et l'erreur se respànd par celuy qui dit hardiment, parce qu'il le croit ainsi, qu'il a acheté le vànt en Islande, & que ce vànt l'a mené à bon port chez luy.

[XVI.] Quoy que ces sortes de contes ne fassent aucune impression sur des Esprits raisonnables, ils ne laissent pas d'estre divertissâns. Et il y a du plaisir d'entàndre ce que l'on en dit, & ce que l'on en croit. Car on ne le diroit pas, si on ne le croyoit. Blefkenius raconte, qu'il y a des Magiciens en Islande, qui ont le pouvoir d'arrester en pléne mer, des vaisseaux qui vont à plénes voiles. Il narre aussi, que ceux qui sont arrestez, se servent pour contrecharme, de certaines sufumigations puantes, dont il fait les descriptions; avec lesqueles, dit-il, ceux qui sont retenus chassent les Demons qui les retiennent; & les vaisseaux desenchantez reprenent leur cours. Si le charme est bien invànté, le contre-charme ne l'est pas moins. Revenons à ce qui est de plus serieux dans l'histoire de l'Islande.

[XVII.] L'anciéne Islande estoit divisée en quatre Provinces, selon les quatre parties du monde. Chaque Province estoit divisée en trois Bailliages, que les Islandois apelent Repes: excepté la Province Septàntrionale, laquelle comme la plus grande, & la plus importante, en avoit quatre. Et chaque Bailliage estoit subdivisé en six, sept, huit, ou dix Judicatures, selon son estàndüe. Chaque Province assàmbloit ses Bailliages une fois l'année. Et la convocation se faisoit par de petites croix de bois, que le Gouverneur de la Province envoyoit à ses Baillifs, que les Baillifs distribuoient à leurs Juges, & que les Juges faisoient courir par les familles de ceux qui se devoient trouver à ces assàmblées. Le Chef de la Justice de l'Islande, qui presidoit aux quatre Provinces, & qui estoit comme le Souverain de l'Islande, son Nomophylax, & le conservateur de ses loix, assàmbloit aussi en certain temps les Estats generaux de l'Isle. Et la convocation se faisoit par quatre haches de bois, que ce Chef envoyoit aux Gouverneurs des quatre Provinces.

[XVII.] Il y avoit dans chaque Bailliage trois Tàmples principaux, où la Justice se ràndoit, & où le culte de leurs Dieux se faisoit; à cause de quoy la charge de Baillif s'apeloit Godorp, qui signifie divine. Leur principal soin estoit, de pourvoir à la necessité des pauvres, qui est tres grande dans un païs pauvre. D'empescher que les pauvres d'une Repe, ne courussent à l'autre; & de refrener la liçànce des Mandians volontaires, contre lesquels les loix estoient rigoureuses. Car il estoit permis de les tuer, ou de les chastrer, impunément; de peur qu'ils ne multipliassent, & ne fissent d'autres coquins comme eux. Il estoit mesme defàndu, sur pêne de l'exil, à un homme pauvre de se marier avec une fàme pauvre comme luy. Et il n'estoit pas permis sur la mesme pêne, à celuy qui n'avoit dequoy que pour luy seul, de pràndre une fàme qui n'avoit pas dequoy pour elle.