[III.] Pour bien juger de l'estànduë de l'Islande; on croit qu'elle est deux fois plus grande que la Sicile. On connoîtra aussi par la Sfere, & par l'elevation que j'ay raportée de cete Isle, que ce que l'on en dit est veritable: Qu'au Solstice d'Esté, & tant que le Soleil est dans les signes de Gemini, & de l'Escrevice; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil ne se couche pas tout entier sous l'horison de l'Islande Septàntrionale; Que l'on en voit toujours quelque peu, & la moitié aux jours les plus longs depuis les dix heures du soir, jusques à deux heures du matin, qu'il se leve tout a fait. D'où, il s'ensuit, qu'au Solstice d'hyver, & tant que le Soleil est dans les signes du Sagittaire, & du Capricorne; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil ne se leve pas tout entier sur le mesme horison; & qu'il n'en paroît que la moitié, aux jours les plus courts, depuis les dix heures du matin, jusques à deux heures apres midy, qu'il se couche tout à fait.
[IV.] Cete Isle est nommée Islande, à cause de la blancheur de ses glaces. On dit qu'elle a esté fertile autrefois; qu'elle a porté de beaux bleds, & qu'elle a esté couverte de grâns bois, dont les Islandois batissoient de beaux, & grâns navires; & dont il se trouve ancore aujourd'huy de grandes & profondes racines, aux mesmes lieux où estoient jadis leurs forests, mais brulées & noires comme de l'ebene. L'Islande est maintenant si infertile, que le bled n'y sauroit naître. Et il n'y croist pas un arbre, quel qu'il soit, que du petit & meschant bouleau. Si bien que l'on y mourroit de faim & de froit, si l'on n'y aportoit des farines des provinces voisines: Et si les glaces qui se destachent au mois de May des terres qui sont ancore plus proches du Pole, ne leur portoient une si grande quantité de bois, qu'ils en ont sufisamment pour se chaufer, & pour se faire des maisons, à la mode des autres peuples du Nort. Ils se servent outre cela, pour l'un & pour l'autre, d'os de balene, & d'autres grâns poissons. Comme aussi de deux sortes de tourbes pour se chaufer; l'une, faite de gazons, qui est le Cespes bituminosus; & l'autre, que l'on tire de la terre, comme d'une carriere, qu'Angrimus Jonas apele Glebam fossilem; que l'on fait cuire au Soleil, & qui brûle, quand elle est seche, comme le gazon. L'une & l'autre espece de tourbe, tesmoigne assez le vice de la terre, qui la rànd incapable de porter ni bled, ni arbre. Ces glaces qui abordent en Islande des terres Septàntrionales, sont quelques fois chargées d'arbres prodigieusement grâns. Et les Annales Islandiques font màntion d'un entr'autres, qui avoit soixante-trois coudées de longueur, & sept de grosseur.
[V.] Lors que ces glaces destachées du Nort, sont jointes à celes de l'Islande, les habitâns de l'Isle courent à la queste du bois, & à la chasse de quantité de bestes, qui s'estant trop avant engagées dans la mer glacée, voguent dessus, & abordent où les glaces les portent: comme des Renards, roux & blancs; des Loûs Cerviers; des Ours blancs & noirs; & des Licornes. La grande & precieuse corne que le Roy de Danemark garde à Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, est d'une Licorne (à ce que l'on ma dit) prise sur les glaces d'Islande. Elle est plus longue & plus grosse, que cele de S. Denis. Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maistre de Danemark, en a une entiere, & petite, de deux pieds de long, prise sur les mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur de me la montrer, & de me dire, que lors qu'on la luy donna, il y avoit ancore à la racine, de la chair, & du poil de la beste.
[VI.] L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y sont si excellàns, qu'il en faut chasser le bestial, de peur qu'il ne créve. Et l'herbe y sànt si bon, que les estrangers la recueillent, & la font secher, pour la metre parmy leur linge. On dit neanmoins que leurs chairs de bœuf ne sont pas bonnes, & que leurs moutons puënt le bouc. Les Islandois y sont accoustumez. Ils durcissent & conservent leurs viandes, en les exposant au vànt, & au Soleil. Ce qui les rànd & de meilleur goust, & de meilleure garde, que si on les avoit salées. Ils font quantité de beurres, qu'ils reservent dans des vaisseaux; & a defaut de vaisseaux, ils l'amoncelent dans leurs maisons, comme des piles de chaux. Leur bruvage ordinaire est de lait, & de petit lait, qu'ils boivent pur, ou meslé avec de l'eau. L'Isle porte de bons chevaux, que l'on nourrit en hyver, de poissons secs, aussi bien que les bœufs, & les moutons, quand le foin leur a manqué: Et dont les hommes mesme font de la farine, & du pain, quand ils n'ont plus de farines de bled; & que les rigueurs d'un long hyver empeschent l'abord de leur Isle, aux estrangers qui ont commerce avec eux. Si bien que l'on peut dire des bestes de ce païs là, qu'elles sont Ictiofages, aussi bien que les hommes.
[VII.] Il y a dans l'Islande quantité de fontaines froides, dont les eaux sont claires, & agreables à boire; d'autres, qui sont saines & nourrissantes comme de la biere; quantité de sources chaudes & salutaires, pour les bains; quantité de beaux & grâns Estangs poissonneux; quantité de beles, & grandes Rivieres navigables; dont je ne vous escriray pas les noms, non plus que des Ports, & des Promontoires, parce qu'ils sont imprimez dans les livres.
[VIII.] Blefkenius raconte, qu'il y a dans la partie Occidàntale de l'Islande, un Lac qui fume toujours; & qui est neanmoins si froid, qu'il petrifie tout ce que l'on y jete. Si l'on y fiche un baston, le baston devient fer à l'endroit qu'il est fiché dans la terre; ce qui touche l'eau, se petrifie; & ce qui est au dessus de l'eau, demeure bois. Blefkenius dit l'avoir esprouvé par deux fois: Et qu'ayant mis au feu ce qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla comme du charbon. Il dit aussi, qu'au milieu de l'Islande, il y a un autre Lac, qui exhale une vapeur si dangereuse, qu'elle tuë les Oiseaux qui volent par dessus. Et ce Lac est comme l'Averne des Grecs, dont Virgile parle au 6. de l'Eneïde.
Quem super haud ullæ poterant impune volantes
Tendere iter pennis, talis sese halitus atris
Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.
Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon.
Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit Angrimus des fontaines chaudes de l'Islande, qu'il y en a de si chaudes en des endroits, que qui les touche s'y brule. Quand cete eau se rafroidit, elle laisse du soufre au dessus de sa superficie; tout ainsi qu'aux marais salans, l'eau de la mer y laisse du sel. On voit des plongeons rouges sur ces eaux, que l'on perd de veuë, si tost que l'on s'en aproche, & qui remontent sur l'eau pour peu que l'on s'en esloigne. Le mesme dit ancore, qu'en un endroit de l'Isle, que l'on apele Turloskhaven, il y a deux fontaines, l'une froide, & l'autre chaude, que l'on fait venir par divers canaux dans un mesme bassin. Et que les eaux de ces deux fontaines meslées ensàmble, composent un bain tres excellant. Assez pres de là, dit-il, il y a un autre fontaine, dont l'eau a le goust du blé: Et qui a cete vertu, de guerir les maux veneriens, que Blefkenius asseure estre fort ordinaires dans cete Isle.
[IX.] Il n'y a dans toute l'Islande aucune miniere de quelque metal ou mineral que ce soit, si ce n'est de soufre, qui est tres commun dans toute l'Isle; mais que l'on tire en plus grande abondance d'une Montagne nommée Hecla, qui est le Montgibel de l'Islande; car elle jete des flames qui causent de grâns embrazemâns aux environs. Cete Montagne est du costé de la partie Oriàntale, declinant à la Meridionale, & assez proche de la mer. Blefkenius dit, que ce Mont ne jete pas seulement des flames, mais des torrâns d'eau, qui brulent comme eau de vie. Il jete par fois aussi, des cendres noires, & une quantité prodigieuse de pierres ponce. La tàmpeste qui agite ce Mont, cesse au vànt d'Oüest, qui est le Zephire des anciens. Tant que ce vànt soufle, ceux qui connoissent ce Mont, & qui en savent les chemins seurs, montent hardiment à son plus haut sommet, & à l'endroit par où il rànd ses flames; où ils jetent de grosses pierres, que le Mont rejete avec furie, & comme une Mine fait voler les esclats d'un mur qu'elle emporte. Il est tres dangereux d'en aprocher, à ceux qui n'en connoissent pas les avenües. Parce que la terre qui brule au dessous, venant à fondre, a bien souvent englouti des hommes vivans, dans des fournaises ardàntes.
[X.] Les habitans de l'Isle croyent que cete Montagne est le lieu où les ames des dannez sont tourmàntées. Dequoy ils font de plaisâns contes. Car ils voyent quelque fois, à ce qu'ils disent, comme des fourmilieres de Diables, qui entrent dans la gueule de ce Mont, chargez d'ames dannées; & qui en ressortent, pour en aler chercher d'autres. Et Blefkenius raporte, que lors que cela a paru, on a remarqué qu'il s'est donné une sanglante bataille en quelque endroit. Les Islandois croyent aussi, que le bruit que font les glaces, quand elles heurtent & s'atachent à leurs rivages, sont les cris & les gemissemâns des dannez, pour le grand froit qu'ils endurent. Car ils croyent qu'il y a des ames condannées à geler eternelement, comme il y en a qui brulent eternelement. Et le suplice seroit egal; en ce que, penetrabile frigus adurit; & qu'il est vray qu'un grand froit brule comme du feu.