J'ay retranché toutes les letres doubles, de tous les mots, où elles m'ont sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces letres doubles servent à alonger les voyeles qui precedent les doubles consones. Je respondray qu'il sufit de metre sur ces voyeles un accent circonflexe, pour marquer qu'elles sont longues. Et les Estrangers qui apràndront nostre langue, y seront bien moins embarassez, qu'à leur donner à deviner, quand il faudra prononcer les letres doubles, comme des letres simples.
Je croy qu'il n'est pas necessaire de metre aucun accent sur l'e, de ces mots, tele, quele, bele, fidele, nouvele, mortele, naturele, eternele, &c. Parce que l'e qui devance la consone dans tous ces mots, se doit prononcer comme l'e de leurs masculins, cet, tel, quel, bel, fidel, nouvel, mortel, naturel, eternel, &c. Cele, doit estre prononcé comme, tele quele, bele, &c. Je laisse la double ll. aux pronoms, elle, & laquelle.
J'ay retranché l'h, de beaucoup de mots que nous prononçons sans aspiration. Je l'ay retenüe à Christ, & à Chrestien, son derivé. J'ay fait scrupule, pour ne pas dire religion, de toucher à un usage qu'un nom si saint a comme sanctifié. Et nostre, f, ayant la mesme force, que le φ. des Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé le ph, en f.
Quelque raison pourtant que j'aye aleguée; je n'ay pris cete liberté qu'en atàndant le Dictionaire que Messieurs de l'Academie nous ont promis; où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. Et à quoy je me fixeray aussi.
RELATION
DE
L'ISLANDE.
A MONSIEUR DE
LA MOTHE LE VAYER.
MONSIEUR,
[I.] Vous m'avez prié de vous escrire de ce païs du Nort, où nous errons depuis quelque temps, ce que j'ay peû apràndre de l'Islande, & du Groenland. Je n'ay point de plus grande passion au monde, que de vous servir, & de vous plaire. Je vous escriray ce que je say de l'un & de l'autre, le mieux qu'il me sera possible; mais ce sera s'il vous plaist, l'un apres l'autre. L'Islande est une Isle celebre. Le Groenland est un païs de tres-grande, & de tres vaste estànduë. Je commànceray la premiere des deux Relations, que je vous ay destinées, par cele de l'Islande: Dans laquelle vous verrez ce que j'ay leu de particulier touchant cete Isle, chez divers Auteurs: Et principalement dans les oeuvres d'Angrimus Jonas, Escrivain Islandois. J'escris Angrimus, comme on le prononce, & non pas Arngrimus, comme il est imprimé; parce qu'on a trop de pêne à le lire. Je vous raporteray ce que j'ay oüy dire de plus curieux sur ce sujêt, dans les conversations que j'ay euës en Danemark, avec des personnes de condition, & de savoir. Et ce que m'en a dit bien particulierement, le Docteur Olaus Vormius, Medecin de la faculté de Copenhague, qui possede les plus beles & les plus doctes connoissances de tout le Septàntrion. Je vous diray aussi ce que Blefkenius Danois, qui a eu la curiosité d'aler en Islande, a escrit de plus remarcable, dans la Relation qu'il en a faite. Je ne croy pas tout ce qu'il a escrit, & ne m'arresteray qu'aux choses qu'il dit y avoir veües. Car j'y adjoute la mesme foy que je fay à Herodote, aux endroits où Herodote dit qu'il a veu. N'estant pas croyable que des gens d'honneur & de letres, ayent voulu prostituer la verité, & leur reputation, de propos si deliberé, que de dire qu'ils ont veu ce qu'ils n'ont pas veu. Quoy qu'il en soit, je feray comme Saluste; & diray, soit de Blefkenius, soit d'Angrimus Jonas, soit du Docteur Vormius, soit de tous ceux dont je vous alegueray ce que j'ay leu, & oüy dire; car je n'en puis parler que pour avoir leu, & oüy dire: Fides penes auctores sit.
[II.] L'Islande est une Isle de l'Ocean Deucaledonien, a 13. degrez, 30. minutes de longitude, & a 65. degrez 44. minutes de latitude. Cete situation est prise, sur l'Evesché Septàntrional de l'Isle, nommé, Hole, qu'Angrimus Jonas raporte dans sa Crimogée Islandique; où il dit, qu'il la tient de l'Evesque mesme de Hole, Gundebrand de Thorlac, son compatriote, & intime amy, auditeur de Ticho-Brahé, & grand Astrologue. Les limites de l'Islande sont; du Levant, la mer Hyperborée; du Midy, l'Ocean Deucaledonien; le Couchant regarde le Groenland, vers le cap Farvel; & le Nort est exposé à la mer glacée du mesme Groenland. La longueur de l'Isle, s'estànd du Levant au Couchant, en autant de chemin qu'un homme en peut faire en vint jours. Et sa largeur du Midy au Nort, à l'endroit le plus large, en autant de païs, qu'un homme en peut traverser en quatre jours. Le mesme Angrimus de qui je tiens cete mesure, ne sait, si ces journées sont d'un homme à cheval, ou à pied.