Quæ tantum vertice ad aurars Aërias,
Quantum radice ad Tartara tendunt;
car il y a des lieux dans cette mer, où elle est glacée depuis le fonds jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace, aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres en des endroits, où les glaces se fondent en un moment, & se prennent en mesme temps.
Ne trouvons pas estrange apres cela, si nous ne pouvons determiner rien de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurément, que le Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La distance qu'il y a de nos mers, à ces mers glacées; l'incertitude de les rencontrer fonduës; les grands orages qui se forment dessus ces eaux; l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces deserts. Toutes ces difficultez accumulées ensemble, s'opposent aux desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour la premiere; & nous ne sçaurions non plus resoudre, que le Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay promise du Capitaine Danois, Jean Munck, qui tenta, comme je vous ay dit, un passage dans le Levant, du costé du Nordouest, entre l'Amerique, & le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes.
Le Roy de Danemarc, à present regnant, commanda au Capitaine Munck, d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit, & une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois, nommé Hotzon, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette navigation, & l'on n'a jamais sçeu comment. Il est certain que s'il eut l'audace d'Icare à voler par une route inconnuë, ses plumes se gelerent plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, & cette mer, porterent depuis le nom, de Destroit Hotzon, & de Mer Hotzonne. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez. Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au cap, nommé Faruel, en langage Danois, comme qui diroit le cap Vale, en latin; & le cap d'Adieu, ou de Bon voyage, en François. Ainsi nommé sans doute, parce que ceux qui vont au delà de ce cap, semblent aller dans un autre monde, & prendre un long congé de leurs amis. Ce cap Faruel est, comme je vous ay dit, à 60-½ degrez d'elevation, sur un pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-aisé de representer sa figure, à cause de ces neges, & de ces glaces, qui varient; & de leur blancheur, qui esbloüit les yeux. Le Capitaine Munck estant à ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le destroit Hotzon, & trouva quantité de glaces, qu'il evita, parce qu'il estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne s'engager pas trop en cét endroit, devers l'Ouest, à cause des glaces, & des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte que la nuit du huitiéme Juillet, estant sur cette mer, il fit un broüillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son navire furent couverts de longs glaçons, si serrez, & si durs, qu'ils ne s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant, il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits.
Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma Destroit Christian, du nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septiéme du mesme mois à une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouvé d'hommes. Ils rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu où ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement le salut, que les Danois leur avoient donné; observants neantmoins soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit où estoient les armes qu'ils avoient cachées. Mais les Danois firent si bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, où ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent à leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas là. Ils desplierent leurs marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons. Un d'eux ayant jetté les yeux sur un Miroir, & s'y estant miré, fut si esmerveillé de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, & s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins, de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, & basané, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufiéme de Juillet; & ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher à cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin qu'il pût apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux, des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou qu'il leur fust expressément defendu par quelque espece de Juge, ou de Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans cette Isle; qu'il appella Reinsundt, c'est à dire golfe des Renes; & nomma le port où il aborda, de son nom Munckenes. Cette Isle est à 61. degré & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxiéme de Juillet. Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent, & le choc des glaces qui le heurterent, qu'à peine se peut-il sauver, le vingt-huitiéme du mesme mois, entre deux Isles, où il jetta toutes ses ancres, & amarra ses vaisseaux à terre, tant l'orage estoit impetueux dans le port mesme. Le retour de la marée laissoit les Danois à sec sur les vases, & le reflus qui venoit avec rapidité, leur rapportoit tant de glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir là, qu'en pleine mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs chalouppes ne fut engloutië des vagues. Ils ne virent point d'hommes dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre autres, quantité de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient apparemment habitées; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que leurs advenuës estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont à 62. degrez & 20. minuttes, & à cinquante lieuës avant dans le destroit Christian. Le Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, où il aborda, Haresunt, c'est à dire, golfe, ou destroit, des lievres; à cause des lievres qu'il trouva en grande quantité dedans cette Isle; & y arbora le Christianus quartus du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustumé de representer de cette sorte
. Il partit de ces Isles, le neufiéme d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; & le dixiéme aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la coste de l'Amerique. Estant sorty de là, il trouva une grande Isle, du costé du Nordouest, qu'il appella Sneoeuland, c'est à dire, l'Isle des neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtiéme d'Aoust, il print son cours de l'Ouest au Nord; Et alors, dit le Relateur, je tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, & vingt minuttes. Mais les broüillards estoient si grands, qu'ils ne voyoient point de terre; Quoy que, dit-il, la largeur du destroit Christian, ne fust en cét endroit, que de seize lieuës. Ce qui nous fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du destroit, dedans la mer Hotzone, à laquelle il changea de nom, comme il l'avoit changé au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella Mare novum, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & Mare Christianum, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pût la route de l'Ouest-Nordouest, jusques à ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez, & vingt minuttes, d'eslevation; où les glaces l'arresterent, & l'obligerent d'hyverner à la coste de Groenland, à un Port qu'il nomma, Munckenes Vinterhaven, c'est à dire, le port d'Hyver de Munck; & appella toute la contrée, Nouveau Danemarc. Il ne remarque point dans sa Relation, quantité de lieux, par lesquels il passa en arrivant à ce port, parce qu'il dit en avoir fait une carte, à laquelle il renvoye le Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane, qu'il nomme les Isles Sœurs; & d'une autre plus considerable, qui est vers la mer nouvelle, qu'il appelle Dixes oeuland. Il donne advis à ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils pourront le milieu du destroit, à cause des courants rapides, & contraires, qui se trouvent à l'une, & l'autre, de ces costes, par les reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est reglé, de cinq, en cinq heures; & que ses marées suivent le cours de la Lune.
Le Capitaine Munck arriva le septiéme de Septembre, à Munckenes Vinterhaven; où il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours apres ses vaisseaux, & les mit à couvert du choc des glaces, dedans un port proche du premier, où il les repara le mieux qu'il pût. Ses compagnons pourveurent sur toutes choses, à se bien hutter, pour se garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glacée au mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pût voguer dedans, qu'environ une lieuë & demie, en haut, à cause des cailloux qui la bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieuës en avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre eslevée, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit aupres de cette pierre, une place quarée, de huit pieds en tout sens, close de pierres plus petites. Il remarqua à l'un des costez de ce quarré, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre, mélée parmy. Il y avoit de l'autre costé du quarré, une pierre plate, mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur cét autel, trois petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez dessus, comme les precedents; & que par tout où il rencontroit de ces autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'où il conjecturoit, que les habitans de cette contrée s'assembloient à ces autels, pour sacrifier; & qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par tout où il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, & conjecturoit de là aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des bestes sacrifiées, que les Sauvages avoient mangées, à leur façon, c'est à dire, cruës & déchirées, comme les chiens les deschirent, avec les pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois, quantité d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui avoient esté dressées en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux, des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, & de veaux marins, qui avoient servy de couverture à ces Tentes. L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les Scythes, & campoient à la façon des Lappes.
Les Danois huttez, & establis, dans leur quartier d'Hyver, firent grande provision de bois, pour se chauffer, & de venaison, pour se nourrir. Le Capitaine Munck tua le premier de sa main, un Ours blanc, que luy & ses compagnons mangerent, & dit expres, qu'ils s'en trouverent bien. Ils tuërent quantité de lievres, de perdrix, & d'autres oyseaux, qu'il ne nomme pas, mais qu'il dit estre fort communs en Norvegue. Il dit aussi qu'ils prindrent quatre Renards noirs, & quelques Sables, qui est le nom que l'on donne par tout le Nord, aux Martres sobelines.
Ce qui donna à penser aux Danois fut, qu'ils virent au Ciel de ce pays-là, des choses qui ne se voyoient pas si communément au Ciel de Danemarc. La Relation dit, que le vingt-septiéme de Novembre, il parut trois Soleils distinctement formez dedans le ciel, & remarque en mesme temps, que l'air de cette contrée est fort grossier. Il en parut deux, non moins distints, le 24. de Janvier suivant; & le 10. de Decembre entre-deux, qui est le 20. selon nostre style, sur les huit heures du soir, il se fit une Eclypse de Lune. Et la mesme nuit, la Lune fut environnée, deux heures durant, d'un Cercle fort clair, dans lequel parut une Croix, qui coupoit la Lune en quatre. Ce Meteore sembla estre l'annonciateur des maux que ces Danois devoient souffrir, & de leur perte presque totale, comme vous allez entendre.