Vous me demanderez, que sont devenus les quatre premiers Sauvages, & les cinq derniers, qui estoient restez des deux premiers voyages. Je vous en feray icy une petite Histoire; & vous diray, Monsieur, que le Roy de Danemarc establit des Personnes, qui eurent un soin particulier de les nourrir, & de les garder; de telle sorte neantmoins, qu'ils avoient la liberté d'aller par tout où ils vouloient. On les nourrissoit de laict, de beurre, & de fromage; de chairs cruës, & de poissons cruds; de la mesme façon qu'ils vivoient en leur pays; parce qu'ils ne se pouvoient accoustumer à nostre pain, & à nos viandes cuittes; moins encore au vin, & qu'ils ne beuvoient quoy que ce soit de si bon cœur, que de grands traits d'huyle, ou de graisse de Balene. Ils tournoient souvent la teste vers le Nord, & souspiroient avec tant d'amour pour leur patrie, que leur garde estant relaschée, ceux qui se peurent saisir de leurs petits bateaux, & de leurs rames, se mirent en mer pour en hazarder le traiect. Mais un orage qui les surprit, à dix, ou douze lieuës du Sundt, les rejetta sur les costes du Schone, où des Païsans les prirent, & les ramenerent à Coppenhague. Ce qui obligea leurs gardes de les observer avec plus de soin, & de leur donner moins de liberté. Mais ils devenoient malades, & mouroient de langueur.

Il en restoit cinq de vivans, & de sains, lors qu'un Ambassadeur d'Espagne arriva en Danemarc. Le Roy de Danemarc, pour le divertir, luy fit voir ces Sauvages, & luy donna le passe-temps de l'exercice de leurs petits bateaux dessus la mer. Pour bien comprendre la forme, ou la façon, de ces bateaux; representez-vous, Monsieur, comme une Navette de Tisseran, de dix ou douze pieds de long; faite de bastons de balene, larges, & espais, d'un doigt ou environ; couverts dessus & dessous, comme les bastons d'un Parasol, de peaux de chiens, ou de veaux marins, cousuës de nerfs. Que cette machine est ouverte en rond par le milieu, de la largeur d'un homme à l'endroit des flancs, & qu'elle s'estressit en pointe par les deux bouts, à proportion de ce qu'elle est grosse par le milieu. Que la force, & l'adresse, de sa structure, consiste aux deux bouts, où ces bastons de balene sont joints, & liez ensemble; à l'ouverture, qui est le cercle de dessus, à la circonference duquel tous les bastons de dessus se vont rendre; & au demy-cercle de dessous, qui est attaché au cercle de dessus, comme une anse renversée à son panier. Figurez-vous que par ce demy-cercle, passent, ou aboutissent, les bastons de dessous, & ceux des costez; Et que le tout est si bien lié, si bien cousu, & si bien tendu; qu'il est capable par sa legereté, & l'adresse dont il est composé, de soustenir les efforts d'un orage en pleine mer. Les Sauvages s'assoient au fond de ces bateaux, par l'ouverture de dessus, les pieds tendus vers l'un, ou l'autre, des deux bouts; bouchent cette ouverture avec le bas de leurs camisoles, faites de peaux de chiens, ou de veaux marins, qu'ils sanglent par dessus; se serrent les poignets des manches; s'embeguinent, & se brident avec des coëffes, attachées au bout de leurs camisoles; de telle sorte qu'encore que l'Orage les renverse, & les culbute dedans la mer (comme il arrive assez souvent) l'eau ne sçauroit entrer par aucun endroit, ny de leurs bateaux, ny de leurs habits. Ils remontent tousjours sur l'eau, & se sauvent d'une tempeste, beaucoup mieux que s'ils estoient dedans un grand navire. Ils ne se servent que d'une petite Rame, de cinq à six pieds de long, platte & large par les deux bouts, d'un demy-pied, ou environ: Ils l'empoignent avec les deux mains, par le milieu, qui est rond. Elle leur sert de contrepoids, pour les tenir en equilibre; & de double rame, pour nager des deux costez. Ce n'est pas sans raison que j'ay comparé ces Bateaux à des Navettes, car les Navettes, qui partent de la main des Tisserans les plus adroits, ne coulent pas plus viste sur le mestier, que ces bateaux, maniez avec ces rames, par l'adresse de ces Sauvages, coulent dessus l'eau. L'Ambassadeur d'Espagne fut ravy de voir faire cét exercice aux cinq Sauvages du Roy de Danemarc. Ils se croisoient, & s'entrelassoient avec tant de vitesse, que la veuë en estoit troublée; & tant d'adresse, que pas un d'eux ne se touchoit. Le Roy voulut esprouver la vistesse d'un de ces petits Bateaux, contre une Chalouppe, equipée de seize bons rameurs; mais la chaloupe eut de la peine à suivre le bateau. L'Ambassadeur envoya une somme d'argent à chaque Sauvage en particulier, & chacun d'eux employa son argent à se faire habiller à la Danoise. Il y en eut qui mirent de grandes plumes à leurs chapeaux, se botterent, & esperonnerent, & firent dire au Roy de Danemarc, qu'ils le vouloient servir à cheval.

Cette belle humeur ne leur dura pas long-temps, car ils retomberent dans leur melancholie ordinaire; & comme ils ne songeoient qu'aux moyens de retourner en Groenland, deux de ceux qui s'estoient mis en mer, & que l'orage avoit rejettez en Schone; que l'on soubçonnoit moins que les autres, en ce que l'on ne croyoit pas qu'ils se deussent exposer une seconde fois au peril qu'ils avoient couru, se saisirent de leurs bateaux, & regagnerent le Nord. On courut apres, & ils furent joints prés de l'emboucheure de la mer; mais on n'en peut attrapper qu'un, & l'autre se sauva, c'est à dire se perdit; car il n'y a pas d'apparence, qu'il soit jamais arrivé en Groenland. On avoit remarqué de ce Sauvage, qu'il pleuroit, toutes les fois qu'il voyoit un enfant, au col de sa mere, ou de sa nourrisse. On jugeoit par là, qu'il estoit marié, & qu'il regrettoit sa sa femme, & ses enfans. Ceux qui estoient retenus à Coppenhague, furent resserrez plus estroittement que de coustume; ce qui ne fit qu'accroistre le desir qu'ils avoient de revoir leur patrie, & le desespoir d'y retourner jamais.

Ils moururent presque tous de ce regret, & il ne resta que deux de ces malheureux Groenlandois, qui vescurent dix, ou douze ans, en Danemarc, apres la mort de leurs compagnons. Les Danois firent ce qu'ils peurent pour leur persuader de vivre, & leur donnerent à entendre, qu'ils seroient traittez parmy eux, comme leurs amis, & leurs compatriotes; ce qu'ils tesmoignerent gouster en quelque façon. On tascha de les faire Chrestiens, mais ils ne peurent jamais apprendre la langue Danoise; & la Foy estant de l'oüye, il fut impossible de leur faire comprendre nos mysteres. Ceux qui prenoient garde de plus pres à leurs actions, leur voyoient souvent lever les yeux au ciel, & adorer le Soleil levant. L'un d'eux mourut de maladie à Kolding, en Jutland, pour avoir pesché des perles en Hyver. Vous noterez, Monsieur, que les Moules de Danemarc sont pleines de semences de perles imparfaites, & que ceux qui en mangent, ne trouvent presque autre chose que de cette sorte de gravier dessous les dents. On pesche de ces moules en abondance dans la riviere de Kolding. Il y en a qui ont des perles fines, quantité de petites, & quelques-unes d'assez grosses, & rondes. Ce Groenlandois avoit fait connoistre que l'on peschoit des perles en son pays, & qu'il estoit expert en cette pesche. Le Gouverneur de Kolding le mena avec luy dans son gouvernement, & luy donna de quoy s'exercer dans la riviere qui porte des perles. Le Sauvage y reüssit à merveilles, car il alloit sous l'eau comme un poisson, & n'en revenoit point sans moules qui eussent des perles fines. Ce gouverneur se persuada, que si cela continuoit, il mesureroit bien-tost les perles au boisseau. Mais son avidité luy fit perdre son esperance, parce que l'Hyver le surprit, & que ne se voulant pas donner la patience d'atendre que l'Esté fust revenu, pour continuer sa pesche, il envoyoit ce pauvre Sauvage à l'eau, comme un barbet, & le fit plonger si souvent dans les glaçons, qu'il en mourut. Son camarade ne se peut consoler de cette perte. Il trouva moyen, aux premiers beaux jours du Printemps, d'avoir par adresse un de ses petits bateaux, se mit secretement dedans, & passa le Sundt, avant que l'on se fust apperçeu de sa fuitte. Il fut suivy en diligence; mais comme il avoit le devant, on ne le peut atteindre qu'à 30. ou 40. lieuës dedans la mer. On luy fit entendre par signes, qu'il n'auroit jamais sçeu trouver le Groenland, & qu'infailliblement il auroit esté englouty des vagues. Il respondit par signes, qu'il auroit suivy la coste de Norvegue, jusques à une certaine hauteur, d'où il auroit pris la traverse; & se seroit conduit par les Estoilles dans son païs. Estant de retour à Coppenhague, il tomba en langueur, & mourut.

Voila quelle a esté la fin de tous ces malheureux Groenlandois. Ils estoient, comme je vous ay despeint les Lappes, de petite taille, & larges de quarreure; forti pectore, & armis; bazanez, camus, & comme tels, ils avoient les levres grosses, & relevées. Les despoüilles de leurs bateaux, de leurs rames, de leurs arcs, de leurs fleches, de leurs fondes, & de leurs habits, sont demeurées en Danemarc. Nous avons veu à Coppenhague deux de ces Bateaux, avec leurs rames; l'un chez M. Vormius, & l'autre chez l'hoste de Monsieur l'Ambassadeur. Leurs habits faits de peaux de chiens, & de veaux marins, leurs chemises d'intestins de poissons, & une de leurs camisoles, faite de peaux d'oyseaux, avec leurs plumes de diverses couleurs, sont penduës par rareté dans le Cabinet de M. Vormius, avec leurs arcs, & leurs fleches, leurs fondes, leurs couteaux, leurs espées, & les javelots, dont ils se servent à la pesche, armez de mesme que leurs fleches, de cornes, ou de dents, aiguisées. Nous y avons veu un Kalandrier Groenlandois, composé de 25. ou 30. petits fuseaux, attachez à une courroye de peau de mouton, qui n'est à l'usage de qui que ce soit, que des originaires Groenlandois.

Le Roy de Danemarc fut rebuté du Groenland, & n'y envoya plus. Mais des Marchands de Coppenhague entreprirent cette navigation, & formerent une Compagnie, qui subsiste encore sous le nom de Compagnie du Groenland, dans laquelle ils engagerent des personnes de condition. Cette Compagnie y envoya deux navires, en l'année 1636. Ces navires allerent dans le golfe Davis, & à cette partie du Groenland nouveau, qui est sur la coste de ce golfe. Ils n'eurent pas moüillé l'ancre, que huit Sauvages allerent à eux, avec leurs petits bateaux. Ils estoient sur le tillac, où les Danois d'un costé, avoient deployé leurs couteaux, leurs miroirs, leurs aiguilles, &c. & les Sauvages de l'autre, leurs peaux de renards, de chiens, & de veaux marins, & quantité de cornes, que l'on appelle de Licornes; lors que, sans autre dessein, un coup de canon fut tiré du vaisseau, pour quelque santé qui se beuvoit. Les Sauvages espouvantez du bruit, & de la secousse, coururent aux bords du navire, qui d'un costé, qui de l'autre, & s'eslancerent dedans la mer; d'où ils ne leverent la teste, qu'à deux, ou trois cents pas du vaisseau. Les Danois surpris de la nouveauté de ce fait, firent signe à ces Sauvages, qu'ils revinsent, & les asseurerent qu'il ne leur seroit fait aucun mal; ce que les Sauvages creurent. Ils revindrent au navire, apres qu'ils furent revenus de la peur, qu'ils ne virent plus de fumée, & que l'air se fut remis dans sa premiere tranquillité. Leur façon de trafiquer est telle. Ils choisissent ce qui est de leur fantaisie dans les marchandises estrangeres, & en font un blot; Ils font un autre blot, des marchandises qu'ils veulent donner, pour celles qu'ils ont choisies; & les uns, & les autres, adjoustent à ces blots, ou en ostent, jusques à ce qu'ils soient d'accord. Sur le temps que les Danois trafiquoient avec ces Sauvages, ils virent de leur navire, un de ces Poissons qui portent des cornes, que l'on dit de Licornes, couché sur l'herbe du rivage, ou le retour de la marée l'avoit laissé à sec. On tient que c'est la coustume des Veaux marins de se retirer sur l'herbe, & que ces poissons, qui sont comme de grands Bœufs marins, ont cette coustume aussi. Les Sauvages se jetterent en foule dessus ce poisson, le tuërent, & mirent en pieces sa corne, ou sa dent, qu'ils vendirent sur l'heure mesme aux Danois. Ce poisson, qui est hors de defense sur la terre, est extrémement farouche dedans la mer. Il est à la Balene, ce que le Rinoceros est à l'Elephant. Il se bat contre elle, & la perce avec sa dent, qui luy sert de lance. On dit qu'il en a heurté des navires avec tant de force, qu'ils se sont ouverts, & ont coulé à fonds.

Mais un commerce de bagatelles, n'estoit pas le principal sujet qui avoit obligé les Danois à ce voyage. Le Pilote qui les conduisoit avoit reconnu une Rive sur cette coste, dont le sable estoit de la couleur, & de la pesanteur de l'or. Il courut en diligence à cette rive, & ayant remply son vaisseau, de ce sable, dit à ces compagnons, qu'ils estoient tous riches, & fit voile en Danemarc. Monsieur le grand Maistre de ce Royaume, qui est le chef de cette Compagnie, & qui l'avoit principalement formée, pour reconnoistre ce Pays, y faire descente, & le visiter à loisir, fut estonné d'un retour si soudain; & le Pilote eschauffé, luy vint dire, qu'il avoit une Montagne d'or dans son vaisseau. Mais il avoit à faire à un homme qui n'est pas de legere croyance. Il se fit apporter de ce Sable, & l'ayant fait examiner par les Orfevres de Coppenhague, ces Orfevres n'en sçeurent tirer pas un petit grain d'or. Monsieur le grand Maistre, outré de ce que ce pauvre Pilote s'estoit laissé dupper; pour faire voir qu'il n'y avoit nulle part, luy commanda d'aller en diligence au Sundt, où estoit son vaisseau, d'en lever l'ancre, & de se mettre en pleine mer Baltique, pour y ensevelir son or, & sa folie, & qu'il ne fut jamais parlé de l'un, ny de l'autre. Le Pilote fut contraint d'obeyr; & soit, qu'il creust avoir jetté tout son bien dedans la mer, ou qu'il se veid descheu de cette haute esperance de richesse, qu'il avoit conçeuë, il est certain qu'il mourut bien-tost apres, de l'un, ou de l'autre desplaisir. Monsieur le grand Maistre n'est pas à se repentir du commandement si prompt qu'il fit à ce Pilote; car il m'a dit que l'on a trouvé depuis dans les minieres de Norvegue, du sable pareil à celuy de Groenland, dont je viens de vous parler; & qu'un Orfevre intelligent dans les mineraux, & les minieres, qui leur est arrivé depuis ce temps-là à Coppenhague, en a tiré de tres-bon or, & en quantité, à proportion du sable. Il fut porté à cette precipitation par l'ignorance des autres Orfevres, qui n'auroient non plus sçeu tirer de l'or, de la matiere mesme d'où il se tire dans le Perou, que de ce sable. C'est le dernier voyage qui a esté fait au Groenland nouveau; & c'est de ce voyage que fut apporté ce grand bout de corne, que le Medecin du grand Duc de Moscovie dit estre une dent de poisson. L'hoste de Monsieur l'Ambassadeur à Coppenhague, qui est de cette Compagnie, nous a fait voir cette piece, qu'il estime six mille risdalles. Les Danois avant que de partir du Groenland, avoient retenu, & attaché, deux Sauvages dans leur vaisseau, pour les mener en Danemarc. Ils les deslierent en pleine mer; & ces enragez amoureux de leur patrie, se voyans libres, se jetterent dedans la mer, pour retourner à la nage en leur pays. Il y a de l'apparence qu'ils se sont noyez en chemin, car ils en estoient trop esloignez.

Je vous ay escrit jusques-icy, tout ce que j'ay peu apprendre, de l'un & de l'autre Groenland, du vieux, & du nouveau. Du vieux, que les Norvegues ont habité; du nouveau, que les Norvegues, les Danois, & les Anglois, ont descouvert en recherchant le vieux. Les passages du trajet d'Islande au vieux Groenland, ont esté vray-semblablement bouchez, par la cheute des glaces que les rudes hyvers, & les vents impetueux du Nordest, ont chassées de la mer glaciale, & amoncelées dans cette manche. Si bien que les matelots, qui n'ont peu tenir cette ancienne route, ont esté contraints de suivre celle qui les a menez au cap Faruel, & au golfe Davis; dont la rive qui respond au Levant, est ce que l'on appelle, Nouveau Groenland. Or il est croyable que les anciens passages d'Islande en Groenland ont esté bouchez, par l'experience qui nous fait voir que la route en a esté perduë. Et la Chronique Islandoise que je vous ay rapportée cy-dessus, nous en donne une prevue plus certaine, au chapitre de cette navigation, où il est escrit; Que l'on trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, Gondebiurne Skeer, qui sont de petites Isles de rochers, semées dans cette mer, & habitées par des Ours, où les glaces se sont vray-semblablement arrestées, & si fort attachées, que le Soleil ne les ayant peu fondre, elles s'y sont, par succession de temps, comme petrifiées; de sorte que ce chemin ayant esté fermé, la communication que l'on avoit avec le vieux Groenland, a esté fermée aussi; d'où vient que l'on n'en a peu sçavoir depuis nouvelles quelconques, ny que sont devenus les pauvres Norvegues qui l'ont habité. Il y a de l'apparence que la mesme Peste noire, qui ravagea les peuples du Nord, environ l'an 1348. & qui leur fut portée infailliblement, de Norvegue, les a devorez comme les autres. Je croyrois volontiers que Gotske Lindenau, qui tint, comme je vous ay dit, la route du Nordest, dans son premier voyage, avoit rencontré le vieux Groenland, ou s'en estoit approché; & me persuaderois de mesme, que les deux Sauvages qu'il amena de cét endroit, estoient peut-estre descendus de ces anciens Norvegues dont nous recherchons les restes. Mais quantité de personnes qui les ont veus, & pratiquez, à Coppenhague, m'ont asseuré, que ceux-cy, non plus que les autres qui furent menez du golfe Davis, quoy que differens entre-eux, de langage, & de mœurs, n'avoient pourtant rien de commun pour ce méme langage, ny pour ces mémes mœurs, avec le Danemarc, & la Norvegue; & que le langage de ces Sauvages estoit si different de celuy de ce monde, que les Danois, & les Norvegues, n'y pouvoient rien comprendre. La Chronique Danoise remarque notamment, que les trois Sauvages que le pilote Anglois amena du golfe Davis, parloient si viste, & bredoüilloient si fort, qu'ils ne prononçoient quoy que ce fust distinctement, excepté ces deux mots, Oxa indecha, dont on n'a jamais sçeu la signification. Il est certain que ce que nous appellons le vieux Groenland, n'a esté qu'une petite partie de toute cette grande Terre septentrionale, que je vous ay descrite; que ç'a esté la rive la plus proche du traiect de l'Islande, & que les Norvegues qui l'ont habitée, ne se sont pas engagez dedans la terre; non plus que ceux qui ont descouvert le nouveau Groenland, qui n'en ont effleuré que les ports, & les rivages; & comme vous l'avez peu remarquer, ne se sont presque pas hazardez d'y mettre pied à terre. Monsieur le grand Maistre de Danemarc m'a dit, que les Danois du dernier voyage du Groenland, qui fut fait en 1636. s'estans informez par signes, des Groenlandois avec lesquels ils trafiquerent, s'il y avoit des hommes faits comme eux, au delà des montagnes qu'ils voyoient dedans la terre, à dix ou douze lieuës de la mer; ces Sauvages leur avoient respondu par signes, & demonstrations, qu'il y avoit plus d'hommes au delà de ces montagnes, qu'il n'y avoit de cheveux dessus leurs testes; que c'estoient de grands hommes, qui avoient de grands arcs, & de grandes fleches, & qu'ils tuoient tous ceux qui s'en approchoient. Or ces hommes, non plus que la terre, qu'ils habitent, n'ont jamais esté connus de qui que ce soit, dont l'Histoire soit venuë à nostre connoissance; & tout le Groenland est, comme je vous ay desja dit, sans comparaison plus grand, que ce que les Norvegues, les Danois, & les Anglois, en ont descouvert.

Je me suis engagé à l'entrée de ce discours, de vous faire voir deux choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit continent avec l'Asie, du costé de la Tartarie. La seconde, qu'il soit continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a sçeu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour sçavoir s'il y a un passage par là, dans la mer du Levant; & qu'il a esté inutilement tenté jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons ouy parler. Cette navigation qui a rebuté les meilleurs pilotes du Nord, a limité leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & où nos Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que je vous die en cét endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas contenté de me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; & j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosité. Mais, qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que vous verrez bien-tost Son Excellence, mesme; car nous venons d'apprendre qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy, & Madame la Comtesse Eleonor sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le merite respond à la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales. C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez à nostre cher amy M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de Brensbro, où se fit l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires de Suede, & de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre Illustre Ambassadeur a si glorieusement achevée. Ce fut là que se virent les deux premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre avec fierté, & veneration. Et ç'a esté un ouvrage digne de nostre Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces deux peuples, d'avoir fait l'amitié de ces deux grands Hommes. Je vous parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre, vous jugerez, & de son cœur, qui est si noble; & de son esprit, qui est si relevé; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une Teste à porter celle d'un Empire. Adjoustez à toutes ces Vertus heroïques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanité, ny la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit à son service un Gentilhomme Espagnol, nommé Leonin, Naturaliste sçavant, & curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire à son retour ce qu'il en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce pays est au 78. degré d'elevation, & veritablement nommé Spitsberg, à cause des montagnes aiguës, qui sont comme semées, ou plantées, dessus. Ces montagnes sont composées, de graviers, & de certaines petites pierres plattes, semblables à des petites pierres d'ardoise grise, entassées les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, où que les vapeurs eslevent. Elles croissent à veuë d'œil, & les matelots en descouvrent tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engagé assez avant dedans la Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aiguës, dont le pays est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonné de voir tout au haut d'une de ces montagnes, & à une lieuë de la mer, un petit mast de navire, qui avoit une poulie attachée à un de ses bouts; & ayant demandé aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit porté là ce mast; ils luy respondirent, qu'ils ne sçavoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu là. Il est croyable que la mer avoit passé autrefois prés de cette montagne, & que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des prairies, mais l'herbe y est si courte, qu'à peine la peut-on appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car à proprement parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable à celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce pays-là se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce pays est inhabité, & inhabitable, à cause du froid. Car encore que le Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six semaines, il ne s'abbaisse que jusques à trois aulnes de l'Horison; suivant la façon de parler Danoise, conforme à la mesure du ciel de Virgile. C'est à dire. Encore qu'à la minuit (s'il faut ainsi parler) de ce païs-là; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se couchant, que d'environ neuf à unze degrez & demy, de l'Horison. Si est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, & estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prés de ces montagnes qui n'ont nulle solidité, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que l'on est gelé pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de tous costez. Il y a quantité d'Ours dans cette contrée, mais ils sont tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace. Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris à Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement à ses amis, il s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir joüer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois heures; & qu'ils y auroient demeuré des jours entiers, sans incommodité, si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, où ils estoient attachez. La mer de Spitsberg, porte quantité de Balenes. On en prend de deux cents pieds de long, & de grosseur proportionnée à la longueur. Les mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix, ou douze poignées de petites aragnées noires, qui naissent de l'air corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejettée du fonds de l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette herbe, ny de ces aragnées, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe, & les aragnées. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible pour les pécheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, & en si grand nombre, que les matelots ne sçauroient emporter toutes les graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser à terre, qu'ils reviennent charger l'année d'apres. Vous noterez, Monsieur, que rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coupé de l'arbre. A dire le vray de ces païs Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux que cette contrée produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas un qui vive sur la terre. Il y a quantité de canards, & beaucoup d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnuës. Monsieur le grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a fait apporter de morts à Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des plumes, à des perroquets; & des pieds à des canards. Ceux qui prennent de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur ramage un concert melodieux dessus la mer.

Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y sçauroient entrer à cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. & quatre-vingts brasses;