Sauvage peschant dans son bateau.

Petit bateau de Groenland.

La Relation dit, que ces Sauvages sont traitres, & farouches; & que l'on ne les peut apprivoiser, ny par caresses, ny par presens. Ils sont gras, & dispos, de couleur olivastre. On tient qu'il y en a de Noirs parmy eux, comme des Æthiopiens. Ils sont habillez de peaux de Chiens marins, cousuës de nerfs. Leurs femmes sont eschevelées. Elles renversent leurs cheveux derriere les oreilles, pour monstrer leur visages, qui sont peints de bleu, & de jaune. Elles ne portent point de cotillons, comme nos femmes, mais quantité de caleçons, faits de peaux de poissons, qu'elles chaussent les uns sur les autres. Chaque caleçon a ses pochettes, où elles fourrent leurs couteaux, leur fil, leurs aiguilles, leurs petits miroirs, & autres bagatelles, que les Estrangers leur portent, ou que la mer leur rejette, par les naufrages des estrangers qui veulent aller chez eux. Les chemises des hommes, & des femmes, sont faites d'intestins de poissons, cousus avec des nerfs fort deliez. Les habits des uns, & des autres, sont larges; & ils les sanglent avec des courroyes de peaux de poissons. Ils sont puants, salles, & vilains. Leur langue leur sert de serviette, & de mouchoir; & ils n'ont nulle honte de ce que les autres hommes ont honte. Ceux-là sont estimez riches parmy eux, qui ont quantité d'arcs, de fondes, de bateaux, & de rames. Leur arcs sont courts, & leurs fleches desliées, armées par le bout, d'os, ou de cornes aiguisées. Ils sont adroits à tirer de l'arc, & de la fonde, & à darder les poissons dans l'eau avec des javelots. Leurs petits Bateaux sont couverts de peaux de chiens marins, & il ny peut entrer qu'un homme seul. Leurs grands Bateaux sont faits de bois, attachez les uns aux autres, avec des liens de bois, & couverts de peaux de balenes, cousuës de gros nerfs. Ces bateaux portent vingt hommes pour le plus. Leurs Voiles sont faites de mesme que leurs chemises, d'intestins de poissons, cousus de plus petits nerfs. Et quoy qu'il n'y ait point de fer dans ces bateaux, ils sont liez avec tant d'adresse, & de force, qu'ils s'engagent librement dessus, en pleine mer, & ne se soucient point des orages. Il n'y a point de Beste venimeuse dedans leur terre, que des Aragnées. Ils ont des Cousins en grand nombre, qui piquent asprement, & leur piqueure fait des esleveures difformes sur le visage. Ils n'ont point d'eau douce, que celle qu'ils reservent des neges fonduës. Le Chroniqueur tient, que le grand froid, qui serre les venes de la terre, bouche le passage des Sources. Ils ont des Chiens extraordinairement grands, qu'ils attellent à leurs Traineaux, & s'en servent comme on se sert ailleurs de chevaux.

C'est la fin de cette Narration; & je ne sçay si le Chroniqueur Danois l'a tirée de la Relation Angloise de Martin Forbeisser, ou s'il l'a escrite sur le recit qu'il en a ouy faire; à l'exemple de ces anciens Danois, qui composoient les Histoires de leur temps, sur des Vaudeville.

Revenons aux Roys de Danemarc. Christian IV. à present regnant, fils de Frederic II. prit à cœur le Groenland, & se resolut de le trouver, quoy que son pere, & son ayeul, l'eussent tenté inutilement. Pour reüssir dans ce dessein, il fit venir d'Angleterre un Capitaine, & Pilote expert, qui avoit la reputation de sçavoir tres-bien cette mer, & cette route. Estant pourveu de ce pilote, il equippa trois bons navires, sous la conduite de Gotske Lindenau, Gentilhomme Danois, leur Admiral; qui partit du Sundt aux premieres chaleurs de l'année 1605. Les trois vaisseaux voguerent ensemble quelque temps. Mais comme le Capitaine Anglois eut atteint la hauteur qu'il cherchoit, il prit la route du Sudouest, de peur des glaces, pour aborder le Groenland avec plus de facilité, & moins de peril. Et le chemin qu'il prit avoit du rapport avec l'ancienne route d'Islande, que je vous ay alleguée, en ce qu'elle donne le mesme advis. L'Amiral Danois, croyant que le Capitaine Anglois ne devoit pas prendre cette route du Sudouest, continua la sienne droit vers le Nordest, & arriva seul de son costé, en Groenland. Il n'eut pas plustost moüillé l'ancre, que quantité de Sauvages, qui l'avoient descouvert du haut de la rive où ils estoient, sauterent dans leurs petits bateaux, & le vindrent voir dans son vaisseau. Il les receut avec grande joye, & leur presenta de bons vins à boire; mais les Sauvages les trouverent amer, & firent laide grimace en les beuvant. Ils virent des graisses de balene, qu'ils demanderent; & on leur en versa de grands pots, qu'ils avalerent avec plaisir, & avidité. Ces barbares avoient porté des peaux de renards, d'ours, de veaux marins, & un grand nombre de cornes, que le Chroniqueur appelle precieuses, en pieces, bouts, & tronçons, qu'ils troquerent avec des aiguilles, des couteaux, des miroirs, des agraffes, & autres semblables vetilles, que les Danois avoient estallées. Ils se moquoient de l'or, & de l'argent monoyé qui leur estoit offert, & tesmoignoient une passion extréme pour des ouvrages d'acier, car ils l'ayment sur toutes choses; & donnoient pour en avoir, ce qu'ils avoient de plus cher, leurs arcs, & leurs fleches, leurs bateaux, & leurs rames; & quand ils n'avoient rien plus à donner, ils se despoüilloient, & bailloient leurs chemises. Gotske Lindenau demeura 3. jours à cette rade, & la Chronique ne dit point qu'il y mit pied à terre. Il n'osa pas, sans doute, hazarder une descente, ny exposer le petit nombre de ses gens, à la multitude incomparablement plus grande des Sauvages de cette contrée. Il leva l'ancre, & partit le quatriéme jour; mais avant partir, il retint deux Sauvages dans son vaisseau, qui firent tant d'efforts, pour se defaire des mains des Danois, & s'eslancer dedans la mer, qui les falut lier pour les arrester. Ceux qui estoient à terre, voyans garroter, & emmener les leurs, jetterent des cris horribles, & un nombre espouventable de pierres, & de fleches, contre les Danois; qui leur lacherent un coup de canon, & les escarterent. L'Admiral retourna seul en Danemarc, comme il estoit arrivé seul à l'endroit qu'il avoit abordé.

Le Capitaine Anglois, suivy de l'autre navire Danois, entra dans le Groenland, comme dit le Chroniqueur, a l'extremité de la terre qui respond au Couchant; & cette extremité ne peut estre que le cap Faruel. Aussi est-il certain qu'il entra dans le golfe Davis, & costoya la terre de l'Est de ce golphe. Il descouvrit quantité de bons ports, de beaux pays, & de grandes plaines verdoyantes. Les Sauvages de cette contrée troquerent avec luy, comme les Sauvages de l'autre avoient troqué avec Gotske Lindenau. Ceux-cy tesmoignerent estre beaucoup plus deffians, & timides, que les autres; car ils n'avoient pas plustost receu ce qu'ils avoient troqué avec les Danois, qu'ils s'enfuyoient à leurs bateaux, comme s'ils l'eussent derobé, & que l'on eust couru apres. Les Danois eurent envie de mettre pied à terre à quelqu'un de ces Ports, & s'armerent pour cela. Le pays leur parut assez beau, à l'endroit où ils descendirent, mais sablonneux, & pierreux, comme celuy de Norvegue. Ils jugerent par les fumées de la terre, qu'il y avoit des mines de souffre, & trouverent grand nombre de pierres de mine d'argent, qu'ils porterent en Danemarc, où l'on tira de cent pesant de pierre, vingt-six onces d'argent. Ce Capitaine Anglois, qui trouva tant de beaux Ports tout le long de cette coste, leur donna des noms Danois, & en fit une carte, avant partir de là. Il fit prendre aussi quatre Sauvages des mieux faits que les Danois purent attrapper; & l'un de ces quatre devint si enragé de se voir pris, que les Danois ne le pouvant trainer, l'assommerent à coups de crosses de mousquets; ce qui intimida les autres trois, qui suivirent volontairement. Il se forma en mesme temps un corps de Sauvages, pour venger la mort de l'un, & recourre les autres. Ils couperent chemin aux Danois, entre la mer, & eux, pour livrer combat sur le port, & les empescher de s'embarquer: mais les Danois firent une descharge de mousquets, & leurs navires, de canons; si à propos, que les Sauvages estonnez du bruit, & du feu, s'enfuyrent çà, & là, & laisserent le passage libre aux Danois; qui remonterent sur leurs vaisseaux, leverent les ancres, & retournerent en Danemarc, avec les trois Sauvages, qu'ils presenterent au Roy leur maistre, qui les trouva beaucoup mieux faits, & plus polis, que les deux que Gotske Lindenau avoit amenez; differents d'habits, de langage, & de mœurs.

Le Roy de Danemarc satisfait de ce premier voyage, se resolut pour le second; & renvoya l'année d'apres 1606. le mesme Gotske Lindenau, avec cinq bons vaisseaux, en Groenland. Cét Admiral partit du Sunt le 8. jour du mois de May, & mena avec luy les trois Sauvages que le Capitaine Anglois avoit pris dans le golfe Davis, pour luy servir d'adresse, & de truchement. Ces pauvres innocens témoignerent une joye nompareille de leur retour en leur pays. Un d'eux mourut de maladie en pleine mer, & fut jetté hors le bord. Gotske Lindenau tint la route de l'Amerique, que le Capitaine Anglois avoit tenuë, qui est celle du Sudouest, & du golfe Davis, par le cap Faruel. Un de ces cinq navires s'esgara par les broüillards, & les quatre arriverent en Groenland, le 3. d'Aoust. A la premiere rade où les Danois moüillerent l'ancre, les Sauvages se monstrerent en grand nombre sur le rivage, mais ne voulurent point trafiquer; & comme ils tesmoignerent de se défier des Danois, les Danois ne se voulurent point fier à eux. Ce qui les obligea de changer de poste, & de monter plus haut, où ils trouverent un port plus beau que le premier, mais des Sauvages d'aussi mauvaise humeur que les premiers; car ils regardoient les Danois avec défiance, & intention de les combattre, en cas qu'ils voulussent mettre pied à terre. Les Danois qui ne voulurent non plus se fier à ceux-cy, qu'aux autres, n'y hazarder une descente, allerent plus avant; & comme ils costoyoient la terre, & que les Sauvages les costoyoient aussi avec leurs petits bateaux; les Danois surprirent à diverses fois, & menerent à leurs bords, six de ces Sauvages, avec leurs bateaux, & les petits equipages qui estoient dedans. Il advint que les Danois ayans moüillé l'ancre à une troisiéme rade, un valet de Gotske Lindenau, soldat hardy, & entreprenant, pria instamment son maistre de luy permettre de descendre seul, pour reconnoistre ces Sauvages. Il luy dit, qu'il tascheroit, ou de les apprivoiser par les marchandises qu'il leur porteroit, ou de se sauver, en cas qu'ils eussent quelque mauvais dessein contre luy. Le maistre se laissa vaincre par l'importunité de son valet. Mais le valet n'eut pas mis pied à terre, qu'il fut tout d'un temps, saisi, tué, & mis en pieces par les Sauvages; qui se retirerent du port apres cette action, & se mirent à couvert du canon des Danois. Les couteaux & les espées de ces Sauvages, sont faites de cornes, ou de dents, de ces poissons que l'on appelle Unicornes, esmouluës, & aiguisées, avec des pierres; & ne tranchent pas moins que si elles estoient de fer, & d'acier. Gotske Lindenau voyant qu'il n'y avoit rien à faire pour luy en ce pays-là, tourna voile en Danemarc; & un de ses prisonniers Groenlandois, eut un si grand regret de quitter son pays, qu'il se jetta de desespoir dedans la mer, & se noya. Les Danois trouverent en revenant le cinquiéme navire qui s'estoit esgaré en allant; mais ils ne furent que cinq jours ensemble, car une tempeste qui se leva les escarta tous cinq, & ils ne purent se rejoindre qu'un mois apres que l'orage finit. Ils arriverent à Coppenhague, apres beaucoup de peine, & de peril, le 5. jour d'Octobre suivant.

Le Roy de Danemarc entreprit le troisiéme & dernier voyage qu'il a fait faire en Groenland, avec deux grands Vaisseaux, sous le commandement d'un Capitaine du pays de Holstain, nommé Karsten Richkardtsen, à qui il donna des matelots de Norvegue, & d'Islande, pour luy servir de guide, & de conduite. La Chronique dit, que ce Capitaine partit du Sundt, le 13. du mois de May, sans marquer l'année, que je n'ay peu jamais sçavoir. Le huitiéme jour du mois de Juin suivant, il descouvrit les sommets des montagnes de Groenland; mais il ne pût aborder la terre, à causes des glaces qui y estoient attachées, & qui s'estendoient bien avant dans la mer. Il y avoit dessus ces glaces, d'autres glaces si haut amoncelées, qu'elles sembloient de grands rochers. Et le Chroniqueur remarque en cét endroit, qu'il y a des années que les glaces de Groenland ne se fondent point en Esté. Le Capitaine Holstainois fut contraint de revenir sans rien faire; & ce qui l'obligea encore plus à cela fut, que son second navire s'estoit escarté du sien, dans une tempeste qui les avoit separées; & qu'il estoit seul lors qu'il aborda les glaces. Le Roy de Danemarc receut ses excuses, & l'impossibilité qu'il allegua.