Christierne II. succeda à Christian I. & promit solennellement, lors qu'il fut couronné Roy, de faire tout ce qui luy seroit possible pour recouvrer le Groenland. Mais bien loin de recouvrer une terre que ses predecesseurs avoient perduë, il perdit les Estats mémes qu'il possedoit. Ses cruautez le firent chasser de la Suede, que la Reyne Marguerite avoit jointe aux deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc, & des trois n'en avoit fait qu'une. Il se retira en Danemarc, avec le mesme Esprit de fureur qui l'avoit possedé en Suede; & les Danois, qui ne le purent souffrir non plus que les Suedois, le déposerent du Royaume; à cause de quoy il est peint entre les Roys de Danemarc avec un Sceptre cassé à la main. Son Chancelier, Erric Valkandor, Gentilhomme Danois, de grande vertu, & de grand esprit, fut fait Archevesque de Drunthen, apres la disgrace de son maistre. Il se retira dans son Archevesché, où il occupa tout son Esprit à la recherche du Groenland, & des moyens d'y parvenir. Il leut tous les livres qui en parloient; examina tous les marchands, & tous les matelots de Norvegue, qui en avoient quelque connoissance; & se fit faire une carte de la route que l'on y devoit tenir. Mais comme il voulut executer ce dessein, en l'année 1524. il fut querellé par un grand Seigneur de Norvegue, qui luy fit quitter l'Archevesché, & le Royaume. Il se sauva à Rome, où il mourut. Frederic premier, oncle de Christierne, avoit occupé les Royaumes de Danemarc, & de Norvegue; & comme la faction de Christierne n'estoit pas encore bien esteinte, Frederic qui soupçonna, & craignit Valkandor, le fit chasser de Norvegue, & dissipa les Compagnies qu'il avoit formées pour la descouverte du Groenland.

Christian III. succeda à Frederic I. Il fit tenter le passage de Groenland, mais ceux qu'il y envoya ne le peurent descouvrir. Ce qui obligea ce Roy de lever les defenses rigoureuses, que les Roys ses predecesseurs avoient faites, d'aller en Groenland sans leur congé. Il permit à qui que ce fust qui en auroit envie, d'y aller sans sa permission. Mais les Norvegues se trouverent en ce temps-là si foibles de Navires, & si pauvres d'ailleurs, qu'ils n'eurent pas le moyen de s'équipper pour un voyage si difficile, & si hazardeux.

Le Roy Frederic II. succeda à la pensée de son pere Christian III. Il envoya un nommé Mognus Heigningsen, à la découverte du Groenland. Et si la chose est telle que le Chroniqueur l'a escrite, il y a un secret inconnu, & une cause cachée, qui s'oppose visiblement au dessein que l'on a pour la connoissance de cette terre. Mognus Heigningsen, apres beaucoup d'erreurs, & de mauvaises rencontres, descouvrit le Groenland, mais ne le peut approcher; parce que d'abord qu'il eut veu la terre, son Navire s'arresta tout court; de quoy il fut extrémement estonné, & avec raison; car c'estoit en pleine mer, dedans un grand fonds d'eau, il n'y avoit point de glace, & le vent estoit frais. Ne pouvant advancer, il fut contraint de reculer, & de retourner en Danemarc; où il fit le rapport de ce qui luy estoit arrivé, & dit au Roy qu'il y avoit de l'Aymant au fonds de cette mer, qui avoit arresté son vaisseau. S'il avoit sçeu l'Histoire de la Remore, peut-estre qu'il l'auroit alleguée aussi à propos que celle de l'Aymant. Cette advanture arriva l'an 1588. ou environ, que le Roy Frederic II regnoit. Et nostre Chronique Danoise, qui s'est attachée à la suite du temps, a inseré entre les Roys Christian, & Frederic, une longue Narration d'un voyage que Martin Forbeisser, Capitaine Anglois, entreprit pour le mesme Groenland, en l'année 1577. Cette Narration donne beaucoup plus de connoissance du Groenland, & de ses peuples, que celle que nous avons euë jusques icy. C'est pourquoy j'ay estimé à propos de vous envoyer une version de ce qu'elle en a dit.

Martin Forbeisser partit d'Angleterre pour Groenland, en l'année, comme j'ay dit, 1577. Il le descouvrit, mais ne le peut aborder cette année-là, à cause de la nuit, & des glaces, & que l'Hyver l'avoit surpris dans son voyage. Estant de retour en Angleterre, il fit le rapport de ce qu'il avoit veu, à la Reyne Elizabeth; & la Reyne crût, sur sa relation, avoir gagné cette terre inconnuë. Le Printemps revenu, elle luy donna trois vaisseaux, avec lesquels Forbeisser partit, & ayant reveu la Terre y aborda, du costé du Levant. Les habitans du lieu où il prit terre, s'enfuirent à l'abord des Anglois, & abandonnerent leurs maisons, pour se cacher, qui çà, qui là. Il y en eut qui grimperent de peur, sur les pointes des rochers les plus hauts, d'où ils se precipiterent en bas dedans la mer. Les Anglois qui ne peurent apprivoiser ces Sauvages, entrerent dans les maisons qu'ils avoient abandonnées. C'estoient proprement des Tentes, faites de peaux de veaux marins, ou de Balenes, estenduës sur quatre grosses perches, & cousuës adroittement avec des nerfs. Ils remarquerent que toutes ces tentes avoient deux portes, l'une du costé de l'Ouest, l'autre du Sud; & qu'ils s'estoient mis à couvert des Vents qui les incommodoient le plus, l'Est, & le Nord. Ils ne trouverent dans toutes ces maisons, qu'une vieille femme hideuse, & une jeune femme enceinte, laquelle ils emmenerent, avec un petit enfant qu'elle tenoit par la main. Ils les arracherent des mains de la Vieille qui heurloit horriblement. Estans sortis de là, ils costoyerent cette mer du costé de l'Est, & virent un Monstre sur l'eau, de la grosseur d'un bœuf, qui portoit au bout du muffle, une Corne longue d'une aulne & demie, [En marge: Mesure de Danemarc.] qu'ils crurent estre un Licorne. Ils singlerent de là, vers le Nordest, & descouvrirent une Terre qu'ils aborderent, parce qu'elle leur parut agreable. Et quoy que cette terre fust dans le continent du Groenland, ils l'appellerent, Anauavich, pour la pouvoir retenir sous un autre nom. Ils trouverent que cette contrée estoit sujette à des tremblemens de terre, qui renversoient de grands rochers dessus les plaines; & que le sejour en estoit dangereux. Ils ne laisserent pas de s'y arrester quelque temps, parce qu'ils rencontrerent des graviers, où l'or reluisoit abondamment, & en remplirent trois cents tonneaux. Ils firent tout ce qu'ils peurent pour apprivoiser les Sauvages de cette terre, & les Sauvages firent semblant de se vouloir apprivoiser avec eux. Ils respondirent par signes, aux signes que les Anglois leur faisoient; & leur donnerent à entendre, que s'ils vouloient aller plus haut, ils trouveroient ce qu'ils cherchoient. Forbeisser leur respondit qu'il y iroit, & s'estant mis sur une chalouppe avec quelques soldats, donna ordre à ses trois Vaisseaux de le suivre. Il costoya le rivage en haut, & ayant apperçeu quantité de Sauvages sur des rochers, apprehenda d'estre surpris. Les Sauvages qui le conduisoient de dessus la rive, reconnurent la crainte qu'il avoit euë; & pour ne le pas effaroucher, firent paroistre de dessous la digue, trois hommes beaucoup mieux faits, & mieux habillez que les autres, qui le prierent par signes, & demonstrations d'amitié, de vouloir aborder. Forbeisser alloit à eux de bonne foy, ne les voyant que trois sur le port, & des Sauvages sur des rochers assez esloignez. Mais les autres qui estoient cachez sous la digue, furent impatients quand ils virent venir Forbeisser, & se precipiterent en foule sur le port. Ce qui fit reculer Forbeisser. Mais les Sauvages ne se rebuterent point pour cela. Ils tascherent tousjours d'attirer les Anglois, & jetterent quantité de chairs cruës sur le rivage, comme s'ils eussent eu à faire à des dogues. Les Anglois n'avoient garde d'en approcher, & les Sauvages s'aviserent d'une autre ruse. Ils porterent un homme estropié, ou qui feignoit de l'estre, sur le bord de la mer; & l'ayant laissé là, ne parurent non plus de quelque temps, que s'ils se fussent retirez bien-loin de là, & tout à fait. Ils s'estoient imaginez que les Anglois, selon la coustume des Estrangers, viendroient enlever ce miserable, qui ne se pouvoit sauver, pour leur servir de truchement. Mais les Anglois qui se douterent de la tromperie, tirerent un coup de mousquet sur le Sauvage estropié, qui se leva en sursaut, & gagna le terrain plus viste que le pas. Ce fut alors, que les Sauvages en nombre incroyable, borderent toute la digue, & tirerent sur les Anglois, une quantité prodigieuse de pierres, & de fléches, avec des fondes, & des arcs; de quoy les Anglois se moquerent, & à leur tour, firent une descharge de mousquets, & de canons, qui les escarterent en un moment.

Poisson nommé par les Islandois Narwal qui porte la corne, ou dent, que l'on dit de Licorne.

Teste du poisson Narwal, avec un tronçon de sa dent, ou de sa corne, long de quatre pieds.

SAUVAGES GROENLENDOIS.