L'Esté de Groenland est tousjours beau, jour, & nuit; si l'on doit appeller Nuit, ce crepuscule perpetuel qui y occupe en Esté tout l'espace de la nuit. Comme les jours y sont tres-courts en Hyver, les nuits en recompence y sont tres-longues; & la Nature y produit une merveille, que je n'oserois vous escrire, si la Chronique Islandoise ne l'avoit escrite comme un miracle, & si je n'avois une entiere confiance en M. Rets, qui me l'a leuë, & fidelement expliquée. Il se leve en Groenland une Lumiere avec la nuit, lors que la Lune est nouvelle, ou sur le point de le devenir, qui esclaire tout le pays, comme si la Lune estoit au plein. Et plus la nuit est obscure, plus cette Lumiere luit. Elle fait son cours du costé du Nord, à cause de quoy elle est appellée, Lumiere septentrionale. Elle a le regard d'un feu volant, & s'estend en l'air comme une haute, & longue palissade. Elle passe d'un lieu à un autre, & laisse de la fumée aux lieux qu'elle quitte. Il n'y a que ceux qui l'ont veuë, qui soient capables de se representer la promptitude, & la legereté, de son mouvement. Elle dure toute la nuit, & s'esvanouit au Soleil levant. Je laisse aux curieux, qui sont plus entendus que je ne suis dans les raisons de la Physique, à rechercher la cause de ce Meteore. Et s'il se leve quelque vapeur de cette terre, qui s'eschauffe, & s'enflame par son mouvement, avec la mesme vitesse que nous voyons enflamer ces longues fusées, ou langues de feu, qui tombent de l'air, ou le traversent; ou de mesme que les Ardans voltigent sur les cimetieres. On m'a asseuré que cette Lumiere septentrionale se void clairement de l'Islande, & de la Norvegue, lors que le ciel est serain, & que la nuit n'est troublée d'aucun nuage. Elle n'esclaire pas seulement les peuples de ce monde Arctique; Elle s'estend jusques à nos climats. Et cette Lumiere est la mesme sans doute, que nostre Amy celebre, le tres-sçavant, & tres-judicieux Philosophe, Monsieur Gassendy, m'a dit avoir observée plusieurs fois, & à laquelle il a donné le nom d'Aurore Boreale. La plus notable qu'il ait jamais veuë, fut celle qui parut par toute la France; Silente Lunâ (car elle n'avoit qu'un jour) durant la nuit du douze, au treiziéme de Septembre, de l'année 1621. Il l'a sommairement inserée dans la Vie de M. Peresc: mais elle est amplement, & merveilleusement bien descrite, dans les doctes Observations qu'il a faites, en suite de son Exercitation contre le Docteur Flud. Je vous y r'envoye, pour ne m'engager pas plus avant dans ce discours, & reprendre le fil de ma Relation.
La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1271. un gros vent de Nordest, porta une telle quantité de glaces en Islande, chargées de tant d'Ours, & de bois, que l'on creut que ce que l'on avoit descouvert à l'Ouest de Groenland, n'estoit pas tout le Groenland, & que cette terre s'estendoit plus avant dans le Nordest. Ce qui obligea quelques matelots Islandois de tenter cette descouverte; mais ils ne trouverent que des glaces. Des Roys de Norvegue, & de Danemarc, avoient eu long-temps devant mesme pensée, & mesme dessein; Ils y avoient envoyé divers Vaisseaux, & y estoient allez en personne, mais ils n'y avoient non plus reüssi que les matelots Islandois. Ce qui avoit obligé les uns & les autres de tenter ce voyage, estoit, ou le rapport, ou l'opinion receuë, & fondée sur quelque rapport, qu'il y a dans cette contrée quantité de venes d'or, & d'argent, & de pierres precieuses; Ou peut-estre que ce passage de Job avoit fait impression sur leurs esprits, Aurum ab Aquilone venit. Et je vous diray à ce propos ce que la méme Chronique Danoise raconte, qu'il y a eu le temps passé des Marchands qui sont revenus de ces voyages avec de grands tresors. Elle dit aussi que du temps de Saint Olaus, Roy de Norvegue, des mariniers de Frisland, entreprirent le mesme voyage à mesme fin. Et comme ils se trouverent engagez dans de grandes tempestes, qui les jettoyent sur les rochers de cette coste, ils furent contraints de gagner le couvert dans quelques mauvais ports. Elle adjoute que s'estans hazardez de descendre, ils virent assez pres du rivage, de meschantes cabanes enfoncées dans la terre; & autour de ces cabanes, des tas de pierres de mine, où reluisoit quantité d'or, & d'argent. Ce qui les incita d'en aller prendre. Et de fait, chacun en prit tout autant qu'il en peut porter. Mais, comme ils se retiroient dans leur vaisseau, ils virent sortir de ces Fosses couvertes, des hommes mal-faits, & hideux comme des Diables, avec des arcs, & des fondes, & de grands chiens qui les suivoient. La peur qui saisit ces matelots, les obligea de doubler le pas, pour sauver ce qu'ils portoient, & se sauver eux-mesmes. Mais par malheur, un paresseux d'entre-eux tomba entre les mains de ces Sauvages, qui le deschirerent en un moment, à la veuë de ses compagnons. Le Chroniqueur Danois dit en suite de cette Histoire, que ce Pays est plein de richesses; à cause de quoy l'on dit que Saturne y a caché ses tresors, & qu'il n'est habité que des Diables.
Il y a un chapitre dans la Chronique Islandoise, intitulé; Route & navigation de Norvegue en Groenland. Le texte porte. La vraye route de Groenland, selon que les sçavans pilotes, nais en Groenland, ou qui en sont revenus depuis peu, nous l'ont racontée, est celle-cy. De Nordstaden Sundmur, en Norvegue, tirant droit vers le Couchant, jusques à Horensunt, du costé de l'Orient d'Islande, la navigation est de sept jours. De Suofuels Iokel, qui est une montagne de souffre, en Islande, jusques en Groenland, la plus courte navigation est de prendre vers le Couchant. On trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, Gundebiurne Skeer. C'a esté l'ancienne route, devant que les glaces vinsent de la terre du Nord, qui ont rendu cette navigation perilleuse. Il est en suite escrit, mais en article separé: De Languenes en Islande, qui est son extremité septentrionale, tirant vers le Nord, il y a dix-huit lieuës jusques à Ostrehorn, qui signifie, Corne Orientale. De Ostrehorn jusques à Huallsbredde, la navigation est de deux jours, & de deux nuits.
Je ne pretends pas que personne entreprenne le voyage de Groenland sur cette route: Et tout ce que j'y ay peu comprendre est, que la navigation de cette Mer a esté de tout temps difficile, & perilleuse. Vous avez peu remarquer la mesme chose, par ce que je vous ay dit du retour de Leiffe en Groenland chez son pere Erric le Rousseau; par le naufrage que je vous ay rapporté de l'Evesque Arnauld; & par ce que je viens de vous dire des mariniers de Frisland.
Il y a dans la mesme Chronique Islandoise un chapitre, dont le tiltre est tel. Transcrit d'un vieux livre intitulé, Speculum Regale, touchant les affaires de Groenland. Le texte en est, beaucoup plus clair que du precedent. On a veu, dit-il, le temps passé, trois Monstres marins, grands, & d'enorme figure, dans la mer de Groenland. Le premier a esté appellé par les Norvegues, Haffstramb, qu'ils ont veu de la ceinture en haut au dessus de l'eau. Il estoit semblable à un homme, du col, & de la teste; du visage, du nez, & de la bouche; si ce n'est que la teste estoit extraordinairement eslevée, & pointuë en haut. Il avoit les espaules larges, & aux bouts de ses espaules, deux tronçons de bras, sans mains. Le corps estoit deslié en bas, & l'on n'a jamais veu comme il estoit formé au dessous de la ceinture. Son regard estoit de glace. Il y a eu de grands orages, toutes les fois que ce Fantosme a paru sur l'eau. Le second Monstre a esté appellé, Marguguer. Il estoit formé jusques à la ceinture, comme le corps d'une femme. Il avoit de gros tetons, la chevelure espanduë, de grosses mains aux bouts de ses tronçons de bras, & de longs doigts attachez ensemble, comme sont les pieds d'un Oye. On l'a veu tenant des poissons dedans ses mains, & les mangeant; & ce Fantosme a tousjours precedé quelque grand orage. Si le Fantosme se plongeoit dans l'eau, le visage tourné vers les matelots, c'estoit un signe qu'ils ne feroient pas naufrage. S'il leur tournoit le dos, ils estoient perdus. Le troisiéme Monstre a esté appellé, Hafgierdinguer, qui n'estoit pas un Monstre proprement, mais trois grosses Testes, ou montagnes d'eau, que la tempeste eslevoit; & quand par malheur, des Navires se trouvoient engagez dans le Triangle que ces trois montagnes formoient, ils perissoient presque tous, & peu en reschappoient. Ce pretendu Monstre estoit engendré par des courants de mer, & des vents contraires, tres-impetueux, qui surprenoient les vaisseaux, & les engloutissoient. Ce mesme livre rapporte qu'il y a dans cette mer, de grandes masses de glace, eslevées comme des Statuës d'estrange figure. Il donne advis à ceux qui veulent aller en Groenland, de s'avancer vers le Sudouest, devant que d'aborder le pays, à cause de la quantité de glaces qui flottent sur cette mer, bien avant mesme dans l'Esté. Il conseille aussi ceux qui se trouveront en peril dedans ces glaces, de faire ce que d'autres ont fait en semblables rencontres; qui est, de mettre leurs chalouppes sur l'endroit le plus espais de ces glaces, avec le plus de vivres qu'ils pourront avoir, & d'attendre que ces glaces les portent à quelque terre, ou d'essayer, si elles se fondent, de se sauver dans leurs chalouppes.
C'EST ICY que finit l'Histoire du vieux Groenland; & l'Histoire de Danemarc cotte precisément l'année 1348. en laquelle une grande Peste, appellée, la Peste noire, devora la plus grande partie des peuples du Nord. Elle tua les principaux matelots, & les principaux marchands, de Norvegue, & de Danemarc, qui composoient les Compagnies du Groenland dans les deux Royaumes. On a remarqué aussi que de ce temps-là, les voyages, & les commerces, du Groenland furent interrompus, & commencerent de se perdre. Neantmoins M. Vormius m'a asseuré, qu'il a leu dans un vieux Manuscrit Danois, qu'environ l'an de grace 1484. sous le regne du Roy Jean, il y avoit encore dans la ville de Bergues, en Norvegue, plus de quarante Matelots qui alloient toutes les années en Groenland, & en rapportoient des marchandises de prix. Que ne les ayans pas voulu vendre cette année-là, à quelques marchands Alemands, qui estoient allez à Bergues pour les acheter; les marchands Alemans n'en dirent mot, mais convierent ces matelots à soupper, & les tuërent tous en une nuit. La chose a peu d'apparence de la façon qu'elle est escrite; car il n'est pas croyable que l'on allast si librement en ce temps-là, de Norvegue en Groenland. Cela repugne à la Narration que je vous vay faire, & qui est constante, de la decadence, & ruïne entiere du commerce, & communication, que la Norvegue & le Danemarc, ont euë avec le Groenland.
Vous sçaurez, Monsieur, que les Tributs du Groenland estoient anciennement destinez, & employez, pour la table des Roys de Norvegue, & que pas un matelot n'eust osé aller en Groenland sans congé, sur peine de la vie. Il arriva, qu'en l'année 1389. que Henry Evesque de Garde passa en Danemarc, & assista, comme je vous ay dit, aux Estats de ce Royaume, qui se tenoient en Funen, sous le regne de la Reyne Marguerite, qui avoit fait la jonction des deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc; des Marchands de Norvegue, qui estoient allez en Groenland sans congé, furent accusez d'avoir enlevé les Tributs, dont le fonds estoit deu pour la table de la Reyne. La Reyne traitta severement ces Marchands, & ils auroient esté pendus, sans les sermens execrables qu'ils firent sur les sainctes Evangiles, qu'ils avoient esté en Groenland sans dessein, & que la Tempeste les y avoit jettez. Qu'ils n'en avoient rapporté, que des marchandises achetées, & n'avoient touché en façon quelconque aux Tributs de la Reyne. Ils furent relachez sur leur serment. Mais le danger qu'ils eschapperent, & les defenses rigoureuses qui furent reïterées, d'aller en Groenland sans congé, intimiderent si fort les autres, que depuis ce temps-là, qui que ce fust, marchand, ny matelot, ne s'y osa hazarder. La Reyne y envoya quelque temps apres des Navires, que l'on n'a jamais reveus depuis; & l'on a sçeu qu'ils avoient pery, par cela mesme que l'on n'a jamais peu sçavoir, ny où, ny comment. Les vieux matelots de Norvegue, furent effrayez de cette nouvelle, & n'oserent retourner sur cette mer. La Reyne qui se trouva en mesme temps engagée dans les guerres de Suede, ne les voulut pas presser, & ne tint nul compte du Groenland.
La Chronique Danoise, de qui j'ay appris cette Histoire, rapporte, qu'environ ce mesme temps, & l'an de grace 1406. l'Evesque Eskild de Drunthen, voulut avoir le mesme soin du Groenland que ses predecesseurs avoient eu, & y envoya un nommé, André, pour succeder à la place de Henry, Evesque de Garde, en cas qu'il fût mort, ou luy en rapporter des nouvelles, s'il estoit vivant. Mais depuis qu'André fut monté sur son vaisseau, & qu'il eut fait voile, on n'en a eu aucunes nouvelles, & quelque soin que l'on y ait rapporté, il a esté impossible d'apprendre ce que luy, & l'Evesque Henry, estoient devenus. C'est le dernier Evesque qui a esté envoyé de Norvegue, pour le Groenland. La mesme Chronique Danoise fait un dénombrement de tous les Roys de Danemarc, depuis la Reyne Marguerite, jusques au Roy Christian IV. à present regnant; pour faire voir, ou le peu d'estat que les uns ont fait du Groenland, ou le desir que les autres ont eu de retrouver cette terre. Et il importe, Monsieur, que vous appreniez cette suitte de fatalitez, ou de mal-heurs, qui nous ont fait perdre la connoissance d'un Pays celebre, qui a esté autrefois connu, habité, & pratiqué, des peuples de nostre monde.
Le Roy Erric de Pomeranie succeda à la Reyne Marguerite; & comme c'estoit un Prince estranger, & nouveau venu en Danemarc, il ne s'informa pas seulement, s'il y avoit une contrée au monde qui s'appellast Groenland.
Christophe de Baviere, qui succeda à Erric, employa tout son regne à faire la guerre aux Vandales, qui sont les Pomerains. La famille d'Oldembourg, qui regne aujourd'huy en Danemarc, commença de regner, en l'an de grace 1448. Le Roy Christian premier de ce nom, & de cette race, au lieu d'adresser ses pensées au Nord, les tourna vers le Midy. Il fut en pelerinage à Rome, obtint du Pape le pays de Dithmarche, pour la couronne de Danemarc, & une permission d'establir une Academie à Coppenhague.