L'Hyver devint si rude, & si aspre, qu'il se trouvoit des glaces espaisses de 300. & de 360. pieds. Les bieres, & les vins, jusques aux vins d'Espagne les plus purs, & à l'eau de vie la plus forte, se gelerent du haut au fonds de leurs vaisseaux. Le froid qui rompoit les cerceaux, & faisoit crever les tonnes, laissoit les bieres, & les vins, en consistence de glace si dure, qu'il les falloit couper avec des haches, pour les faire fondre, & les boire. Les vaisseaux d'estain, & de cuivre, où par mesgarde on avoit le soir oublié de l'eau, se trouvoient le lendemain rompus, & cassez, à l'endroit où l'eau s'estoit glacée. Cette aspre saison, qui n'espargnoit pas les metaux, n'espargnoit pas les hommes. Les pauvres Danois tomberent malades, & la maladie augmenta parmy eux, avec le froid. Un flus de ventre les prenoit, & ne les quittoit point, qu'il ne les eût emportez. Ils mouroient les uns apres les autres, & si dru, qu'à l'entrée du mois de Mars, leur Capitaine fut contraint de faire la garde de sa hutte. Cette maladie s'aigrit, au lieu de s'adoucir, à la venuë du Printemps. Elle esbransla les dents des malades, & ulcera le dedans de leurs bouches: si bien qu'ils ne pouvoient manger que du pain, trempé dans de l'eau fonduë. Elle attaqua les derniers mourans, vers le mois de May, avec tant de malignité, qu'à tous ces maux, il s'adjoustoit un flus de sang, & des douleurs si grandes aux parties nerveuses, qu'il sembloit que l'on les piquast par tout, de pointes de couteaux. Ils dessechoient à veuë d'œil, devenoient perclus, de bras, & de jambes; livides, & noirs, par tout le corps, comme si on les eût roüez de coups. La description de cette maladie est proprement ce que l'on appelle le Scorbut, connu, & frequent, dans toutes les mers du Septentrion. Ceux qui mouroient ne pouvoient estre ensevelis, parce qu'il ne se trouvoit personne qui eust la force de les porter en terre. Le pain faillit aux malades qui estoient restez. Ils furent contraints de foüiller dedans la nege, où ils trouverent une espece de Franboises, qui les soustenoient, & les nourrissoient, en quelque façon. Ils les mangeoient en mesme temps qu'ils les cueilloient, & n'en pouvoient faire provision, parce qu'elles se conservoient fraiches sous la nege, & se flestrissoient, pour peu qu'elles fussent dehors. La Relation marque le douziéme d'Avril, comme un jour considerable, en ce qu'il plut, & qu'il y avoit sept mois qu'il n'avoit plu en ces quartiers. Le Printemps ramena mille sortes d'Oiseaux, qui n'avoient point paru durant l'Hyver; & ces malades mourans n'en pouvoient prendre, à cause de leur debilité. Ils virent, environ la my-May, des oyes sauvages, des cignes, des canards, & un nombre infiny de petits oyseaux huppez; des hirondelles, des perdrix, & des beccasses; des corbeaux, des faucons, & des aigles. Le Capitaine Munck tomba malade à la fin, comme les autres, le quatriéme de Juin; & demeura dedans sa hutte accablé de douleurs, quatre jours entiers, sans sortir, & sans manger. Il se resolut à la mort, & fit son Testament, par lequel il prioit les Passans de le vouloir ensevelir, & de faire tenir le Journal qu'il avoit fait de son voyage, au Roy de Danemarc son maistre. Les quatre jours passez, il se sentit un peu de force, & sortit de sa hutte, pour voir ses compagnons, morts, ou vivans. Il n'en trouva que deux de vivans, de 64 qu'il avoit menez. Ces deux pauvres Matelots, ravis de joye de voir leur Capitaine debout, allerent à luy, & le menerent devant leur feu, où il revint un peu à soy. Ils s'encouragerent l'un l'autre, & se resolurent de vivre; mais ils ne sçavoient de quoy. Ils s'aviserent de gratter la nege, & de manger l'herbe qu'ils trouverent dessous. Ils rencontrerent heureusement de certaines Racines, qui les nourrirent, & les conforterent de telle sorte, qu'ils furent refaits en peu de jours. La glace commença de se rompre en ce temps-là, qui estoit le dix-huitiéme de Juin, & ils pescherent des plyes, des truittes, & des saulmons. Leur pesche, & leur chasse, acheverent de les fortifier, & le cœur qu'ils reprirent, les fit resoudre de tenter s'ils pourroient, en l'estat où ils estoient, repasser par tant de mers, & de perils, pour arriver en Danemarc. Il commença environ ce temps-là de faire un peu de chaud, & de pluye; d'où il sortit une telle quantité de Moucherons, qu'ils ne sçavoient où se mettre, pour se garentir de leur importunité. Ils laisserent leur grand Navire, & s'embarquerent dans leur Fregate, le seiziéme de Juillet. Ils firent voile de ce port, où je vous ay dit qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux à couvert des glaces; que le Capitaine Munck appella de son nom, Jens Munckes bay, c'est à dire, la baye, ou le port de Jean Munck. Il trouva la mer Christiane couverte de glaçons flotants, où il perdit sa chaloupe, & eut bien de la peine à desgager son vaisseau mesme, car le gouvernail se rompit, & en attendant qu'il fust refait, il attacha son vaisseau à un rocher de glace, qui suivoit le courant de la mer. Il fut delivré de cette glace, qui se fondit, & retrouva sa chaloupe, dix jours apres l'avoir perduë. Mais il ne demeura pas long-temps en cét estat; car la mer redevint glacée, se fondit bien-tost apres; & varia tout un temps de cette sorte, à se glacer, & se fondre, d'un jour à l'autre. Il passa à la fin le destroit Christian, revint au cap Faruel, & rentra dans l'Ocean, où il fut acceuilly, le troisiéme de Septembre, d'une grande Tempeste, dans laquelle il faillit de perir; car luy & ses deux matelots estoient si las, qu'ils furent contraints d'abandonner les maneuvres, & de se rendre à la mercy de l'orage. La vergue de leur voile se rompit, & la voile fut renversée dedans la mer, d'où ils eurent toutes les peines du monde à la r'avoir. La tempeste se relascha pour quelques jours, & leur donna le temps d'arriver le 21. de Septembre, à un port de Norvegue, où ils estoient ancrez avec un seul bout d'ancre qui leur estoit resté; & croyoient estre au dessus de tout. Mais l'orage les alla assaillir ce jour mesme dedans ce port, avec tant de furie, qu'ils ne furent jamais en si grand danger de se perdre. Ils se sauverent par bon-heur, où les autres perissent, & trouverent un couvert entre des rochers; d'où ils gagnerent la terre, se refirent, & quelque jours apres arriverent en Danemarc, dans leur fregate. Le Capitaine Munck rendit compte de son voyage au Roy son maistre, qui le receut, comme l'on reçoit une personne que l'on a creu perduë.

Il sembloit que ce deust estre la fin des mal-heurs de ce Capitaine, mais son avanture est bigearre, & merite d'estre sceuë. Il demeura quelques années en Danemarc; où apres avoir long-temps resvé sur les manquemens qu'il avoit faits dans son voyage, par l'ignorance des lieux, & des choses; & sur la possibilité de trouver le passage qu'il chercheoit, pour le Levant; l'envie le prit de refaire ce mesme voyage. Et ne le pouvant entreprendre seul, il engagea dans ce party, des Gentilshommes de marque, & des Bourgeois qualifiez de Danemarc; qui formerent une Compagnie notable, & equipperent deux Vaisseaux, pour ce long cours, sous la conduite de ce Capitaine. Il avoit pourveu à tous les inconveniens, & à tous les desordres, qui luy estoient survenus au premier voyage; & il estoit comme sur le point de s'embarquer pour le second, lors que le Roy de Danemarc luy demanda le jour de son depart; & de discours à un autre, luy reprocha que l'equipage qu'il luy avoit donné, avoit pery par sa mauvaise conduite; à quoy le Capitaine respondit un peu brusquement; ce qui fascha le Roy, & l'obligea de le pousser du bout de son baston, dans l'estomac. Le Capitaine outré de cét affront, se retira chez luy, & se mit dedans son lict, ou il mourut dix jours apres, de desplaisir, & de faim.

Revenant au sujet, pour lequel principalement je vous ay fait cette longue narration; il resulte de ce que je vous ay escrit, qu'il y a un long, & large destroit, & une vaste mer au bout, entre l'Amerique, & le Groenland; & que ne sçachans pas où aboutit cette mer, nous ne sçaurions juger, si le Groenland est continent avec l'Amerique, ou non. L'apparence est que non, comme je vous ay desja dit, puis que le Capitaine Munck a creu, qu'il y avoit un passage dans cette mer, pour le Levant; & qu'il le persuada à quantité de personnes qualifiées de Danemarc, qui avoient fait Compagnie pour le tenter, & le sçavoir au vray.

Je descouvre en mesme temps le mesconte de celuy qui a fait des Dissertations sur l'origine des peuples de l'Amerique; lesquels il a fait venir de Groenland, & a voulu que les premiers habitans de Groenland soient venus de Norvegue. D'où il a conclu que les premiers habitans de l'Amerique ont esté Norvegues. Et nous l'a pretendu faire accroire, par une certaine affinité qu'il s'est figurée, de quelques mots Americains, qui finissent en lan, avec le, land, des Alemans, des Lombards, & des Norvegues; & par le rapport des mœurs, qu'il dit estre, entre les Americains, & les Norvegues, qu'il prend pour les Alemans de Tacite. Vous jugerez, Monsieur, par la suite, & le raisonnement, de tout mon discours, que cét Autheur s'est mesconté en toutes façons.

Premierement, en ce que les Norvegues n'ont pas esté les premiers habitans du Groenland, comme il appert par les Relations, & les demonstrations, que je vous en ay faites; Et que M. Vormius, tres-sçavant dans les antiquitez du Nord; bien loin de rapporter l'origine des peuples de l'Amerique, aux peuples de Groenland; croit que les Sklegringres, originaires habitans du Vestrebug, de Groenland, estoient venus de l'Amerique.

Secondement, il s'est trompé, en ce qu'il y a peu, ou point d'apparence, que le Groenland soit continent avec l'Amerique; & que le passage de l'un, à l'autre, n'a pas esté si connu, ny mesme si possible, qu'il se l'est imaginé. Il s'est abusé tiercement, en ce que je vous ay fait voir, qu'il n'y a nulle affinité de langage, ny de mœurs, entre le Groenland, & la Norvegue; & que s'il veut que les Norvegues ayent communiqué leur langue, & leurs mœurs, aux Americains, il faut qu'ils ayent passé par ailleurs que par le Groenland, pour aller en Amerique.

J'aurois en cét endroit une belle occasion d'insister sur les autres mescontes du Dissertateur, de luy rendre ses paroles, & de le renvoyer au pays des Visions, & des Songes. Mais puis qu'il dort son dernier sommeil, laissons-le dormir en repos, & finissons ce discours pour nostre commune satisfaction. Je fais conscience d'interrompre le cours de ces Compositions si doctes, & si elegantes, que vous nous donnez tous les jours à pleines mains, par la lecture d'un Escrit qui n'est, ny de la touche, ny du prix de vos excellents Ouvrages; & quelque bonté que vous ayez pour moy, je ne fais nulle doute que vous ne soyez aussi content d'avoir achevé de lire cette Lettre, que je suis ayse d'avoir achevé de l'escrire, & de vous dire

MONSIEUR,

que je suis

Vostre tres-humble,
& tres-affectionné
serviteur