Je me suis principalement servy pour l'Histoire du Groenland, de deux Chroniques, l'une Islandoise, & l'autre Danoise; la premiere ancienne, & l'autre nouvelle; la premiere en prose, & l'autre en vers; & toutes deux escrites en langage Danois. L'original de l'Islandoise est Islandois, composé par Snorro Storlesonius, Islandois, qui a esté Nomophylax, comme l'appelle Angrimus Jonas, ou Juge souverain de l'Islande, en l'année 1215. C'est le mesme qui a compilé l'Edda, ou les fables de la poësie Islandoise, dont je vous ay autresfois parlé. La Chronique Danoise a esté composée en vers Danois, par un Prestre Danois, nommé Claude Christophersen, qui est mort depuis quinze ans, ou environ. Cette Chronique Danoise raporte, que des Armeniens agitez par une grande tempeste, furent emportez dans l'Ocean du Nord, & aborderent par hazard en Groenland, où ils demeurerent quelque temps, & de là passerent en Norvegue, où ils habiterent les rochers de la mer Hyperborée. Mais cela n'est appuyé que sur la fable, & l'ancienne coustume de faire venir des Peuples esloignez pour fonder des origines. L'Histoire est plus receuë, & plus certaine, que les Norvegues ont passé en Groenland, qu'ils l'ont descouvert; & habité, de cette sorte.

Un Gentilhomme de Norvegue, nommé Torvalde, & son fils Erric, surnommé le Rousseau, ayans commis un meurtre en Norvegue, s'enfuyrent en Islande, où Torvalde mourut. Son fils Erric, homme impatient & cholere, tua bien-tost apres un autre homme en Islande. Et comme il ne sçavoit où aller, pour eschaper la rigueur des Juges qui le poursuivoient, il se resolut de chercher une Terre, qu'un nommé Gundebiurne, luy dit avoir veuë à l'Ouest de l'Islande. Erric trouva cette Terre, & y aborda par une emboucheure que font deux Promontoires, dont l'un est au bout d'une Isle, qui est vis à vis du continent de Groenland, & l'autre dans le continent mesme. Le promontoire de l'Isle s'appelle, Huidserken; celuy du continent, Huarf; Et entre les deux il y a une tres-bonne rade, nommée Sandstafm, où les vaisseaux sont à couvert du mauvais temps, & en grande seureté. Huidserken, est une prodigieusement haute montagne, sans comparaison plus grande que Huarf. Erric le Rousseau l'appella du commencement, Mukla Iokel, c'est à dire, le grand glaçon. Elle a esté depuis appellée Bloserken, comme qui diroit, chemise bleuë, & pour la troisiéme fois Huidserken, qui signifie chemise blanche. La raison de ces deux derniers changemens de noms, est vray-semblablement celle-cy; que les neges qui se fondent & se glaçent en méme temps, composent du commencement une glace qui est de la couleur de la mousse, ou de l'herbe, ou des petits arbres qui croissent sur les rochers. Mais comme par une longue cheute de neges, qui s'entassent les unes sur les autres, la glace devient extraordinairement espaisse, elle reprend sa couleur, & la blancheur qui luy est naturelle. Ce que je vous dis par l'experience de ce qui se fait en Suede, où nous avons veu des rochers qui nous ont paru bleüastres, & blancs, par la mesme raison. Je ne vous dissimuleray pas, & Monsieur l'Ambassadeur le certifiera, qu'en revenant ce mesme hyver de Suede en Danemarc, & passant en carrosse sur la mer, qui est entre Elsenur & Coppenhague, nous avons veu de grandes pieces de glace amoncelées en divers endroits, dont les piles entieres nous paroissoient, les unes extremement blanches, les autres comme teintes du plus bel azur qui se puisse voir, de quoy nous ne pouvions rendre aucune raison; car elles estoient faites de mesme eau, & nous les voyons toutes d'un aspect qui ne nous sembloit pas assez different, pour causer cette difference de couleurs. Ce vers de Virgile me revint à la memoire, où il parle des deux Zones froides, en ces termes.

Cærulea glacie concretæ, atque imbribus atris.

Mais je croy que Cærulea glacies se doit prendre en ce lieu, pour de la glace noire, telle que Virgile se l'est figurée dans des pays noirs, & tenebreux; selon le sens de ce mesme Poëte en un autre endroit,

Olli cæruleus supra caput adstitit imber.

Et de cét autre,

—— stant manibus aræ,
Cæruleis mæstæ vittis, atraque Cupresso.

Revenons à nostre propos. Erric le Rousseau, devant que de s'engager dans le continent, jugea à propos de reconnoistre l'Isle, & y descendit. Il la nomma, Erricsun, c'est à dire, l'Isle de Erric, & y demeura tout l'Hyver. Le Printemps venu, il passa de l'Isle au continent, qu'il nomma GROENLAND, c'est à dire, Pays verd, à cause de la verdeur de ses pasturages, & de ses arbres. Il descendit à un Port, qu'il nomma Erricsfiorden, c'est à dire le port de Erric; & non guere loin de ce port fit un logement, qu'il nomma Ostrebug, c'est à dire, bastiment de l'Est. L'Automne suivant, il alla du costé de l'Ouest, où il fit un autre logement, qu'il nomma Vestrebug, c'est à dire, bastiment de l'Ouest. Mais, soit que la demeure du continent luy parût plus froide, & plus rude que celle de son Isle, ou qu'il y trouvast moins de seureté, il retourna l'Hyver d'apres à Erricsun. L'Esté suivant Erric passa au continent, & alla du costé du Nord, jusques au pied d'un grand rocher, qu'il nomma Snefiel, c'est à dire, rocher de nege, & descouvrit un Port, qu'il nomma Ravensfiorden, c'est à dire, le port des Corbeaux, à cause du grand nombre de Corbeaux qu'il y trouva. Ravensfiorden respond du costé du Nord à Erricsfiorden, qui est du costé du Sud, & on va de l'un à l'autre par un bras de mer qui les joint. Erric retourna dedans son Isle sur la fin de l'Automne, & y passa le troisiéme Hyver. Le Printemps revenu, il se resolut d'aller en personne en Islande, & pour obliger les Islandois, avec lesquels il avoit fait sa paix, de le suivre en Groenland, publia les merveilles de la nouvelle Terre qu'il avoit descouverte. Il raporta qu'elle abondoit en gros & en menu bestail, en pasturages excellens, en toute sorte de chasse & de pesche. Et les persuada si bien, qu'il retourna en son pays de conqueste, avec grand nombre de Vaisseaux, & d'Islandois, qui le suivirent.

Le fils d'Erric nommé Leiffe, ayant passé de Groenland en Islande avec son pere, passa d'Islande en Norvegue; où, selon ma Chronique Islandoise, il trouva le Roy Olaus Truggerus, & lui dit la bonté de la Terre que son pere avoit trouvée. Ce Roy de Norvegue, qui depuis peu s'estoit fait Chrestien, fit instruire Leiffe au Christianisme, & l'ayant fait baptiser, l'obligea de demeurer l'Hyver suivant à sa Cour. Il le renvoya l'Esté d'apres, vers son pere en Groenland, & luy donna un Prestre pour instruire Erric, & le peuple qui estoit avec luy, dans la Religion Chrestienne. Leiffe estant de retour chez son pere en Groenland, fut appellé par les habitans du lieu, Leiffdenhepne, c'est à dire Leiffe l'heureux, parce qu'il avoit eschapé de grands perils dans son voyage. Il receut un mauvais accueil de son pere en arrivant, de ce qu'il avoit amené des estrangers avec luy. Ces estrangers estoient quelques pauvres matelots, qu'il avoit trouvez sur la quille de leur Vaisseau, jetté par l'orage, & renversé en pleine mer, sur des rochers de glace. Leiffe esmeu de compassion pour des miserables, que la mesme Tempeste qui l'avoit battu, avoit fait perir, les avoit receus dedans son navire, & menez en Groenland. Erric estoit faché de ce que Leiffe avoit, disoit-il, enseigné à des estrangers la route d'une Terre qu'il ne vouloit pas faire connoistre à tout le monde. Mais ce fils genereux adoucit l'esprit farouche de son pere, & luy fit entendre les devoirs de l'humanité qui fait les hommes. Il luy parla en suite de la Charité qui fait les Chrestiens, & le pria d'écouter le Prestre que le Roy de Norvegue luy avoit donné. En quoy il reüssit de telle sorte, qu'il luy persuada de se faire baptiser, luy, & le peuple qui estoit sous luy.

C'est tout ce qui se lit, & que j'ay peu apprendre d'Erric le Rousseau, de son fils Leiffe, & de ces premiers Norvegues qui ont habité le Groenland. La Chronique Islandoise met le depart de Torvalde, & d'Erric le Rousseau son fils, du port de Iedren en Norvegue, au temps de Hakon Iarls, dit le Riche, qui est le commencement de cette Chronique; & au regne d'Olaus Trugguerus Roy de Norvegue, qui se raporte à l'an de grace 982. ou environ. Mais la Chronique Danoise va plus avant, & la met en 770. Je vous ay fait voir dans ma Relation de l'Islande, que cette derniere supputation est plus apparente que la premiere, par une Bulle du Pape Gregoire IV. d'environ l'an de grace 835. adressée à l'Evesque Ansgarius, pour la propagation de la Foy, dans toutes les terres du Nord, & notamment de l'Islande, & de Groenland. Je ne m'arresteray pas sur cette dispute, & vous diray seulement deux choses à ce propos. La premiere, que la mesme Chronique Danoise porte, que les Roys de Danemarc s'estans faits Chrestiens, sous l'Empire de Louys le Debonnaire, le Groenland faisoit grand bruit dés ce temps-là. La seconde, que M. Gunter, Secretaire du Roy de Danemarc, homme docte, d'excellent esprit, & mon intime amy, m'a dit avoir veu dans les Archives de l'Archevesché de Bréme, une vieille Chronique escrite à la main, dans laquelle estoit une copie de la Bulle qui constituoit l'Archevesque de Bréme Metropolitain de tout le Nord, & par exprés de la Novergue, & des Isles qui en dependent, Islande, & Groenland. Qu'il ne se souvenoit pas precisement de la datte de la Bulle, mais qu'il estoit asseuré qu'elle estoit de devant l'an 900. de nostre salut.