La Chronique Danoise dit, que les successeurs d'Erric le Rousseau, s'estans multipliez en Groenland, s'engagerent plus avant dans le pays, & trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, & des rivieres. Ils diviserent le Groenland en Oriental, & Occidental, selon la division qu'en avoit faite Erric, par les deux bastimens d'Ostrebug, & Vestrebug. Ils bastirent à la partie Orientale une Ville qu'ils nommerent Garde; où, dit la Chronique, les Novergues portoient toutes les années diverses marchandises, & les vendoient aux habitans du pays, pour les y attirer. Leurs enfans allerent plus avant, & bastirent une autre ville, qu'ils appellerent Albe; Et comme le zele s'augmentoit entre ces nouveaux Chrestiens, ils edifierent un Monastere sur le bord de la mer, à l'honneur de sainct Thomas. La ville de Garde fut la Residence de leurs Evesques, & l'Eglise de sainct Nicolas, patron des matelots, bastie dans la mesme ville, fust le Dome, ou la Cathedrale de Groenland. Vous verrez la suite, & le catalogue de ces Evesques, dans cette partie du Specimen Islandicum d'Angrimus Jonas, où il parle du Groenland, depuis leur establissement jusques à l'année 1389. Et Pontanus remarque dans son Histoire de Danemarc, qu'en la mesme année 1389. un nommé Henry, Evesque de Garde, assista aux Estats de Danemarc, qui se tenoient à Nieubourg en Funen, sur les bords du grand Belt. Comme le Groenland relevoit des Roys de Norvegue pour le temporel, ses Evesques relevoient des Evesques de Drunthen en Norvegue, pour le spirituel; & les Evesques de Groenland passoient bien souvent en Norvegue, pour consulter les Evesques de Drunthen, sur les difficultez qui leur survenoient. Le Groenland a vescu selon les loix d'Islande, sous des Vice-Roys que les Roys de Norvegue y ont establis. Vous sçaurez les noms de ces Vice-Roys, & les gestes de semblables heros Islandois, aux champs Groenlandiques, dans le Specimen Islandicum, où le bon Angrimus, ardent compatriote, ne les a pas oubliez; & où je vous renvoye, n'ayant pas jugé à propos de vous escrire ces galenteries, puis qu'elles sont imprimées.

La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1256. le Groenland se revolta, & refusa de payer le tribut au Roy Magnus de Norvegue. Le Roy Erric de Danemarc, à la priere du Roy Magnus, qui avoit espousé sa niepce, equippa une armée navale pour cette expedition. Les habitans de Groenland voyant rougir les estendars Danois, & reluire les armes sur les vaisseaux, eurent si grand peur, qu'ils crierent mercy, & demanderent la paix. Le Roy de Danemarc ne se voulut pas prevaloir de la foiblesse du Roy de Norvegue, & luy laissa le Groenland, en faveur de sa niepce, & de ses petits neveux. Cette paix fut faite en mil deux cens soixante-un. Et Angrimus Jonas qui en a fait mention, raporte les noms des trois principaux habitans de Groenland qui signerent le traitté en Norvegue. Declarantes, dit Angrimus, suis factum auspiciis, ut Groenlandi perpetuum tributum Norvego denuo jurassent.

La Chronique Islandoise, qui est une petite rapsodie d'autres Relations, fait un chapitre intitulé, Description du Groenland. Et cette Description est de l'estat ce semble, le plus florissant des Norvegues dans cette terre. Je vous transcriray mot à mot, ce qui est escrit dans ce chapitre, selon qu'il m'a esté expliqué de Danois en François; Et ne me demandez ny année, ny ordre dans ce discours; car je ne vous garentis ny l'un ny l'autre.

La Ville la plus orientale de Groenland est appellée Skagefiord; où il y a un rocher inhabitable, & plus avant dedans la mer il y a un escueil, qui empesche que les navires n'y entrent, si ce n'est au gros d'eau. Et à ce gros d'eau, où, quand l'orage est impetueux, il entre dans ce port quantité de Balenes, & autres poissons, que l'on péche en abondance. Un peu plus haut vers le Levant, il y a un port, nommé Funchebuder, du nom d'un Page de sainct Olaus, Roy de Norvegue, qui y fit naufrage avec plusieurs autres. Plus haut encore, & proche des montagnes de glace, il y a une Isle nommée, Roansen, où il se fait grande chasse de toutes sortes de bestes, & entre autres de quantité d'Ours blancs. Il ne se void au delà que des glaces, tant par mer que par terre. Du costé Occidental se trouve Kindelfiord, qui est un bras de mer, dont la coste est toute habitée. Du costé droit de ce bras de mer, est une Eglise nommée Korskirke, c'est à dire, Eglise bastie en croix, qui s'estend jusques à Petresuik, où est Vandalebug; & au delà un Monastere de Religieux consacré à sainct Olaus, & à saint Augustin. Ce Monastere s'estend jusques à Bolten. Proche de Kindelfiord est Rumpesinfiord, où il y a un Convent de Religieuses, & diverses petites Isles, où se trouvent quantité d'Eaux chaudes, & si chaudes en Hyver, que l'on n'en peut approcher; elles sont temperées en Esté. Ces eaux sont tres-salutaires, & l'on y guerit de beaucoup de maladies. Proche de là est Eynetsfiord. Entre Eynetsfiord & Rumpesinfiord il y a une maison Royale nommée Fos, & une grande Eglise dediée à sainct Nicolas. Dans Lunesfiord il y a un promontoire nommé Klining; & plus avant un bras de mer, nommé Grantevig. Au delà, une maison appellée Daller, qui appartient au Dome de Groenland. Le Dome possede tout Lunesfiord, & nommément la grande Isle qui est au delà d'Einetsfiord, appellée Reyatsen, à cause des Renes qui l'habitent. [En marge: Les Renes sont une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.] Dedans cette Isle se trouve une Pierre nommée Talguestein, si forte, que le feu ne la peut consumer, & si douce à couper, que l'on en fait des vases à boire, des chaudieres, & des cuves, qui contiennent dix ou douze tonneaux. Plus avant dans l'Occident il y a une Isle appellée Langen, où il y a huit metairies. Le Dome possede toute cette Isle. Proche de l'Eglise d'Einatsfiord il y a une maison Royale appellée Hellestad. Prés de là est Erricsfiord; & dans l'entrée de ce bras de mer il y a une Isle appellée Herrieven, qui signifie l'Isle du Seigneur, dont la moitié appartient au Dome, l'autre moitié à l'Eglise, appellée Diurnes, qui est la premiere Eglise qui se trouve en Groenland; & l'on void cette Eglise quand on entre dans Erricsfiord. Diurnes possede tout jusques à Midfiord, qui s'estend d'Erricsfiord en Nordouest. Proche de là est Bondefiord, du costé du Nord. Et dedans ce Nord, il y a quantité d'Isles & de ports. Le païs est inhabité & desert entre Ostrebug & Vestrebug. Proche de ce desert il y a une Eglise appellée Strosnes, qui a esté le temps passé Metropolitaine, & la residence de l'Evesque de Groenland. Les Skreglinguer, ou Skreglingres, tiennent tout le Vestrebug. Il s'y trouve des chevaux, des chevres, des bœufs, des brebis, & toutes sortes de bestes sauvages, mais point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. Iuer Bert a fait cette Relation. Il a esté long-temps Maistre d'hostel de l'Evesque de Groenland. Il a veu tout cecy; & fut un de ceux que le Juge de Groenland nomma pour aller chasser les Skreglingres. En arrivant là ils ne trouverent personne, mais quantité de bestail, & en prirent autant que leur navire en pût porter. Au delà de Vestrebug il y a un grand rocher appellé Himmelradsfield, & au delà de ce rocher il n'y a personne qui ose naviger, à cause des Charibdes qui se trouvent dans cette mer.

C'est le contenu de tout le chapitre, que j'ay copié le plus ingenuëment que j'ay peu. Et n'ayant pas de carte particuliere du Groenland, ny d'autre Histoire, qui justifie, ou contredise ce discours; je ne sçay, Monsieur, que vous en dire, & vous le donne de mesme que je l'ay receu. Ce qui me choque en cecy est, que l'Eglise de Strosnes, bastie entre les deserts d'Ostrebug & Vestrebug, ait esté du commencement de l'habitation de Groenland, Metropolitaine, & la residence de l'Evesque; car il n'est point revoqué en doute, que la ville de Garde n'ait eu cét advantage de tout temps. La Chronique Danoise regrettant la perte de ce pays, que l'on ne peut trouver, asseure que si la ville de Garde, Residence de l'Evesque, estoit encore debout, & que l'on y peût aller, on y trouveroit quantité de memoires, pour une grande & veritable Histoire du Groenland. Angrimus Jonas méme, Islandois, parlant de cette Residence, dit par exprés, Fundata in Bordum, (il faut lire, in Garden) Episcopali residentia, in sinu Eynatsfiord Groenlandiæ Orientalis. Je croy que l'Autheur de cette Relation estoit bon Maistre d'hostel, mais tres-mauvais Escrivain. Et il n'a pas expliqué qui estoient ces Skreglingres, contre lesquels il fut envoyé. Je vous diray ce que le Docteur Vormius, le plus entendu de tous les Docteurs dans les recherches du Nord, m'en a dit de vive voix, & par escrit. C'estoient des Sauvages originaires de Groenland, à qui vray-semblablement les Norvegues donnerent ce nom, & je ne sçay pourquoy. Ils habitoient apparemment l'autre rive du bras de mer de Kindelfiord, de la partie Occidentale de Groenland, dont l'une des costes estoit habitée par les Norvegues. Et lors que ce Relateur a dit, que les Skreglingres tenoient tout le Vestrebug, il ne l'a entendu que de la rive qui regarde le Couchant; n'estant pas croyable qu'il ait voulu parler de l'opposée au Levant, que les Norvegues occupoient. Or il est à presumer, que quelques Avanturiers Norvegues ayans passé Kindelfiord en petit nombre, furent battus par ces Skreglingres. Le Vice-Roy de Norvegue, que la Relation appelle, Juge de Groenland, selon la façon de parler Islandoise, voulant tirer raison de cét affront, y envoya un Party plus fort, & equippa un bon Navire pour ce dessein. Mais les Sauvages qui virent venir le Vaisseau, firent ce qu'ils ont accoustumé de faire lors qu'ils se sentent les plus foibles; Ils s'enfuyrent, & se cacherent tous, ou dedans des bois, ou dedans des rochers, ou dedans des tanieres. Les Norvegues, qui ne trouverent qui que ce soit sur le rivage, rafflerent ce qu'ils trouverent de butin, & l'emporterent dans leur navire. C'est ce qui a obligé ce Relateur innocent d'escrire, qu'il se trouve chez les Skreglingres des chevaux, des chevres, des bœufs, des brebis, &c. mais point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. M. Vormius croit que ces Skreglingres n'estoient pas esloignez du golfe Davis, & que ce pouvoient estre des Americains; ou bien que c'estoient les originaires habitans du Groenland nouveau, que les Danois ont descouvert sous le regne de ce Roy de Danemarc, Christian IV. & dont je vous parleray cy-apres. Qu'ils estoient voisins du vieux Groenland, que les Norvegues ont habité, & qu'ils occupoient une partie de Vestrebug, avant qu'Erric le Rousseau se fut saisi de l'autre.

Pour vous dire ce qui m'en semble, il n'estoit pas besoin de faire venir icy des Americains; & la derniere conjecture de M. Vormius est tres-judicieuse, & veritable; à laquelle j'adjousteray, que par la mesme raison, que le Vestrebug avoit ses originaires habitans, lors que les Norvegues y arriverent, l'Ostrebug les avoit aussi: Et que comme la partie de l'Est estoit plus proche de la mer glaciale, moins fertile, & par consequent plus deserte, que celle de l'Ouest; les Norvegues qui trouverent moins de resistance de ce costé-là que de l'autre, s'emparerent plus facilement de l'Ostrebug, que du Vestrebug. Et c'est pourquoy je ne voy pas dans mes Relations, qu'ils se soient opiniastrez à tenter des passages du costé de l'Ouest, mais bien du costé du Nord; où je remarque qu'ils ont marché huit jours entiers, sans descouvrir quoy que ce soit, que des neges, & des glaces, dont les vallées sont toutes pleines. De sorte, Monsieur, que vous pouvez juger par là, que l'endroit que les Norvegues ont possedé en Groenland, a esté reserré entre les mers du Midy, & du Levant; entre les montagnes du Nord, inaccessibles à cause des glaces; & les Skleglingres, qui arresterent leurs progrez du costé du Vestrebug. Vous noterez encore à ce propos, que la Chronique Islandoise nous donne pour veritable, & constant, que les Norvegues ont tenu si peu de chose dans le Groenland, qu'il n'eût peu estre conté en Danemarc, que pour la troisiéme partie d'un Evesché; & les Eveschés de Danemarc ne sont pas plus grands que ceux de France. La Chronique Danoise dit la mesme chose en ces termes; Que tout le Groenland est cent fois plus grand, que ce que les Norvegues y ont possedé; Que divers peuples l'habitent, & que ces peuples sont gouvernez par divers Seigneurs, dont les Norvegues n'ont jamais eu connoissance.

La Chronique Islandoise parle diversement de la fertilité de cette Terre, selon la diversité des Relations qui la composent. Elle dit en un lieu, qu'il y croist du meilleur froment qui se puisse trouver en aucun autre endroit du monde, & des Chesnes si vigoureux, & si forts, qu'ils portent des Glands gros comme des pommes. Elle dit en un autre lieu, qu'il ne croist en Groenland quoy que ce soit que l'on y seme, à cause du froid; & que ses habitans ne sçavent que c'est que de pain. Ce qui a du rapport avec la Chronique Danoise qui dit, que quand Erric le Rousseau entra dans ce pays, il ne vivoit que de pesche, à cause de l'infertilité de la terre. Neantmoins la mesme Chronique Danoise rapporte, que les successeurs d'Erric, qui s'avancerent dans le pays apres sa mort, trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, & des rivieres, qu'Erric n'avoit pas descouvertes. Et la Chronique Islandoise qui se contrarie elle-mesme, n'est pas croyable en ce qu'elle met en avant, qu'il ne croist quoy que ce soit en Groenland, à cause du froid. La raison qu'elle allegue me fait douter de ce quelle dit: Car il est asseuré que cette partie de Groenland que les Norvegues ont habitée, est de mesme elevation que l'Uplande, qui est la plus fertile province de Suede; où il est certain qu'il croist quantité de beau & bon froment. Joint que par la mesme raison d'elevation, cette mesme Chronique dit ailleurs fort veritablement, qu'il ne fait pas si grand froid en Groenland qu'en Norvegue. Or il est constant qu'il croist de fort beau bled en Norvegue; & ce que je vous diray à ce propos, vous semblera estrange, mais des personnes croyables me l'ont certifié. Il y a des endroits dans la Norvegue, où l'on fait double moisson en trois mois de temps, par l'ordre, & la raison, que vous allez entendre. Ces endroits sont des plaines opposées à des rochers, que le Soleil bat continuellement, durant les ardeurs des mois du Juin, de Juillet, & d'Aoust; & une telle chaleur reverbere de ces rochers dessus ces plaines, qu'en six semaines, on laboure, on seme, & on recueille du bled mur. Et comme ces terres ont beaucoup de graisse, & de suc, par la quantité de neges fonduës qui les ont abreuvées, & que le Soleil a cuittes; on les ensemence encore une fois, & au bout d'autres six semaines, on ne manque pas de faire une seconde moisson, aussi bonne que la premiere.

Il y a de l'apparence que la terre de Groenland est, comme toutes les autres terres, composée de bons, & de mauvais endroits; de plaines & de montagnes, les unes fertiles, les autres infertiles. Il est certain qu'il y a quantité de rochers: Et la Chronique Islandoise dit notamment, que l'on y trouve des Marbres de toutes sortes de couleurs. On demeure d'accord que l'herbe des pasturages y est excellente, & qu'il y a quantité de gros & menu bestail; quantité de chevaux, de lievres, de cerfs, de renes, de loups communs, de loups cerviers, de renards, quantité d'Ours, blancs, & noirs; & il se lit dans la Chronique Islandoise, que l'on y a pris des Castors, & des Martres, aussi fines que les Sobelines de Moscovie. On y trouve des Faucons blancs, & gris, [En marge: Gerfaus.] en tres-grand nombre, & plus qu'en autre lieu du monde. On portoit anciennement de ces Oyseaux par grande rareté aux Rois de Danemarc, à cause de leur bonté merveilleuse; & les Roys de Danemarc en faisoient des presens aux Roys, & Princes, leurs voisins, ou amis; parce que la chasse de l'Oyseau n'est du tout point en usage dans le Danemarc, non plus qu'aux autres endroits du Septentrion.

La Mer est tres-poissonneuse en Groenland. Elle est pleine de loups, de chiens, & de veaux marins, & porte un nombre incroyable de Balenes. Je ne sçay si je dois mettre les Ours blancs de Groenland entre ses animaux terrestres, ou aquatiques; Car, comme les Ours noirs ne quittent pas la terre, & ne se nourrissent que de chair; les blancs ne quittent point la mer, & ne vivent que de poisson. Ils sont beaucoup plus grands, & plus sauvages, que les noirs. Ils vont à la queste des loups, & des chiens marins, qui font leurs petits sur les glaces, de peur des Balenes. Ils sont avides de Baleneaux, & les trouvent friands sur tous les autres poissons. Ils ne s'engagent pas volontiers en pleine mer, lors que les glaces sont fonduës. Ce n'est pas qu'ils ne nagent, & ne puissent vivre dedans l'eau, comme les poissons; mais ils craignent les Balenes, qui les sentent, & les poursuivent, par une antipathie naturelle, parce qu'ils mangent leurs petits. C'est pourquoy, quand les glaces sont destachées du Groenland septentrional, & qu'elles sont poussées vers le Midy, les Ours blancs qui se trouvent dessus, n'en osent sortir; & comme ils abordent, ou dans l'Islande, ou dans la Norvegue, à l'endroit que les glaces les portent, ils deviennent enragez de faim.

Heu male tum solis Norvegûm erratur in oris.