Dans l’espace et dans le temps, le Regret est le grand charmeur qui pénètre toutes les ombres.

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Ainsi, en son âme élue, lors de ses lointains et successifs exils, il lui suffisait d’une parole aux consonances arabes, d’une musique d’Orient, même d’une simple sonnerie de clairon derrière le mur d’une caserne quelconque, d’un parfum, pour évoquer, avec une netteté voluptueuse, si intense qu’elle touchait à la douleur, tout un monde de souvenirs de la terre d’Afrique, assoupis, point défunts, demeurés cachés en la silencieuse nécropole de son âme, telle une funèbre et inutile momie au fond d’un sarcophage qui, soudain, sous l’influence de quelque fluide inconnu, se soulèverait et sourirait comme la « Prêtresse de Carthage ».

Chaque heure de sa vie ne lui était chère que par cette angoisse grisante des anéantissements passés et imminents. En mettant, pour la première fois, le pied sur une terre étrangère, il escomptait déjà d’avance toutes les sensations, toutes les voluptés dont elle lui serait le théâtre, et surtout celle, attristée, du départ certain et de la nostalgie à venir.

C’est qu’il n’arrêtait pas le contour des choses et la forme des êtres au présent, au visible. Il aimait à les prolonger et à les colorer. Son imagination s’associait à son cœur…

Assis sur une barrique vide, parmi les choses chaotiques du grand quai de la Joliette, il contemplait la splendeur naissante du pâle soleil hivernal, et il se souvenait d’un matin d’automne, très lointain, antérieur aux grands anéantissements qui avaient fait de lui un nomade et un errant…

C’était à Annèba (Bône), sur cette côte barbaresque qu’il adorait — pour l’avoir tant de fois quittée — et qu’il n’osait plus espérer.

Il était sorti, très tôt, pour se rendre à la gare, et il longeait la mer, en cette campagne suburbaine si vaste et si mélancolique. Derrière le cap Rosa, le soleil se levait, inondant tout le beau golfe de lueurs sanglantes et dorées. Les grands eucalyptus, roussis par les vents d’automne, se balançaient doucement dans la fraîcheur matinale. Quelques frileux oiseaux s’éveillaient et chantaient, timidement.

Ce matin-là, il s’était souvenu, avec un intime frisson, des levers de soleil de son adolescence et de ses premières années d’enfant précocement sensible et rêveur — des années qu’il n’avait bien comprises qu’à distance.