Puis, paisiblement, remportant le brancard vide, la blanche théorie reprit le chemin de la ville, dans l’attente absolument résignée en chacun de revenir, à l’heure fixée par le « mektoub », sur ce même brancard, accompagné par les mêmes gestes millénaires et les mêmes litanies d’inébranlable certitude.
Et ce passage d’un enterrement, dont aucune ombre lugubre n’entachait la douceur ineffable, avait fait descendre en son cœur étranger une paix profonde.
D’autres ombres, drapées de vêtements bleu sombre, s’avançaient vers un puits, dont l’armature primitive — un tronc de palmier attaché sur une traverse supportée par deux montants — faisait jouer une « oumara », grande corbeille en cuir équilibrée d’une pierre. C’étaient les femmes d’Eloued qui allaient à l’aiguade, portant, d’un geste antique, une amphore sur l’épaule droite.
Sur la muraille en terre battue d’une maison soufi, compliquée et chaotique, encombrée de petites terrasses, de petites voûtes, un jeune homme était venu s’asseoir et s’était mis à jouer d’une petite flûte en roseau aux trous enchantés.
Oh, alors, quel n’avait pas été pour lui le charme sans bornes de cette arrivée, sa douceur intensément mélancolique, inoubliable à jamais…
— Une rafale glacée vint secouer le châssis et les vitres de sa fenêtre de Marseille. Il tressaillit, comme sortant d’un rêve. La nuit froide et obscure était descendue sur cette ville, où il se sentait plus seul et plus étranger. Il alluma une lampe, voulut travailler.
Ses regards tombèrent par hasard sur la quatrième page d’un journal, portant un horaire maritime. Alors, brusquement, il éprouva un désir intense, presque douloureux, de repartir, d’aller revivre son rêve d’un été de grande liberté jeune. Mais, après un instant de réflexion, il se dégagea :
« A quoi bon ?… Ce charme passé, je ne le retrouverais pas. Il n’est point de plus irréalisable chimère que d’aller, en des lieux jadis aimés, à la recherche des sensations mortes. Non ! au hasard de la vie mystérieuse, cherchons plutôt, sur d’autres terres, d’autres joies, d’autres tristesses et d’autres nostalgies. »
Le lendemain, il partait enfiévré, ardent de voir et de sentir, pour une autre région de cette Afrique qui l’attirait invinciblement et qui devait être son tombeau prématuré !
Et le chercheur de voluptés nostalgiques n’est jamais revenu…