… Lentement le soleil d’été va disparaître là-bas, en pleine mer, dans les eaux tranquilles. Les rochers blancs se sont faits roses, et la Vierge de la Garde, sur sa colline aride, brille soudain d’un éclat presque surnaturel.

Marseille, la cité des adieux, est incomparable en ces soirs noyés d’une liqueur dorée. Dans l’eau frémissante, des serpents de feu courent fugitifs et glissants, un vent tiède caresse doucement les maisons, les navires et l’eau, tandis qu’à l’horizon, dans l’imprécis flamboyant de la haute mer, s’accomplit, comme un drame, le naufrage du soleil.

Le cri rouillé des cabestans sur les ancres soulève mes lourds souvenirs ; les flancs du navire ont frémi… C’est à mon tour, maintenant, de m’accouder au bastingage et de rêver, en une mélancolie résignée, à l’insondable mystère des lendemains et des aboutissements, à ces choses fuyantes qui environnent et régissent les destinées. Comme certaines âmes s’attachent au sol natal par l’exil, et d’un amour d’autant plus profond que moindre est l’espoir du retour, je sens que je commençais à aimer cette dernière ville d’Europe, ses ports surtout — et ainsi sa chère silhouette se grave d’un trait ému parmi mes visions d’errante et de solitaire.

… Mais voici qu’à l’horizon la mer s’assombrit. Le soleil a disparu, et l’incendie du couchant achève de s’éteindre en des ombres violettes. Des moutons blafards apparaissent et courent sur la crête sombre des lames creusées ; de longues ondulations commencent à rouler à la surface encore calme de la mer : le temps sera mauvais…

Le navire est parti. Marseille a disparu à l’horizon, avec ses rochers et ses îles blanches. — Roule, vieux navire, emporte-moi !


J’ai retenu ce propos d’un marin, dit sur un ton à la fois résigné et sentencieux : « La mer, il n’y a dessus que les fous et les pauvres… »

Certes, ceux qu’il appelait les pauvres sont les vrais marins, soumis au perpétuel danger et à la plus dure des vies. Quant aux « fous », ce sont tous les rêveurs et les inquiets, tous les amoureux de la chimère, tous ceux qui, comme nous, « s’embarquent pour partir », les émigrants et les espérants.


Au delà de toutes les mers, il est un continent ; au bout de chaque voyage, il est un port ou un naufrage…