Je souffre : c’est la torture physique, bête et lugubre, où toute l’animalité se révolte et pleure ; c’est la peur de la boucherie chirurgicale, tandis que je suis couchée, accablée et grelottante, sur la table d’opération dans la petite salle claire.
Je revois cette salle : la porte de bois gris, surmontée d’une fenêtre ouverte ; à gauche, une tablette avec quelques livres et l’indispensable almanach du Drapeau. Le long du mur, des casseroles fumantes contenant des tampons et des bandes, le tableau des températures, le thermomètre ; puis la table chargée de bocaux et de grandes cuvettes émaillées, où trempent des instruments barbares, pinces, bistouris, curettes, ciseaux, aiguilles, tout un atelier de la souffrance… et la flammèche bleuâtre de la lampe à alcool, tel un feu follet ironiquement vacillant. — Au fond, une fenêtre haute donnait sur la galerie voûtée et sur l’Intendance, qui semblait lointaine dans la perspective fausse de cette cour aux proportions indéfinissables. Et voici, au milieu, la table où je suis couchée sur un matelas avec, sous mon côté gauche, une toile cirée noire aboutissant au seau d’eau sanguinolente. Devant moi, l’armoire aux drogues, sorte de commode en bois gris. Les murs se confondent avec la voûte, ce qui donne à la pièce un air pesant de cachot ou de sous-sol. Ils sont peints d’un ton farine, avec soubassement noir à flammèches rouges. Le sol est dallé en gris.
Là, autour de moi, se meuvent le docteur en paletot de toile grise, avec sa bonne figure jeune et son lorgnon de myope, le caporal Rivière, son képi en arrière, avec sa barbe double de Jésus rubicond, le petit caporal Guillaumin, gosse imberbe : tous en manches de chemises, manches retroussées sur des bras nets et blancs, avec de grands tabliers à bavettes. Enfin, en tenue de toile blanche, ceinture rouge et chéchiya plate, le tirailleur Ramdane, jeune montagnard, à la figure calme et franche, riant rarement, très susceptible, se piquant facilement aux plaisanteries taquines du « toubib » sur la religion.
La tête vague, les membres brisés, on me remet sur le brancard pour me transporter dans la chambre voisine, et là, on me couche dans un lit haut et étroit, où je ne trouve point de place pour mon corps moulu et pour mon bras horriblement douloureux.
La chaleur torride d’été n’est point là pour parfaire l’illusion de l’agonie, mais « l’odeur de mort » y est, et les ténèbres funestes des nuits de fièvre viennent engendrer les visions troubles, les terreurs sans objets, les angoisses indéfinissables, les désespoirs aigus, dicter les appels fous à la mort délivrante.
Pensées d’isolement, d’abandon et de morne tristesse, surtout depuis le 9 février…
La chambre longue étroite et voûtée, peinte en jaune, soubassement gris, avec ligne rouge brun de séparation, dallage gris, était en face de la buanderie. Sur l’enseigne de la porte pesante on lisait : « Salle des Isolés ».