Deux lits séparés par la table de nuit à tabouret. Les dossiers des lits sont surmontés d’une planchette portant un pot à tisane, un verre en étain et un crachoir blanc. Sur la table de nuit, un petit chandelier, le tabac, le kif, les éternels verres de café pas bus et s’accumulant. En face de mon lit, clouée au mur par quatre triangles de papiers à punaises, une feuille blanche, avec, pour titre, en belle ronde « Annexe d’El-Oued. — Hôpital militaire. — Règlement du service de santé. »
Cette feuille, œuvre de quelque sergent d’antan ou de notre Gauguain lui-même, se terminait par cette rubrique : « Punitions disciplinaires infligées aux malades civils. »
A gauche de la fenêtre voilée d’une couverture de troupe brune, la veilleuse à huile, dont la pâle lueur rosâtre éclaire mes nuits affreuses. Au-dessous, la « valise de la classe » en cuivre poli…
Tantôt gai, tantôt énervé et acerbe, observateur et penseur, chercheur d’âme, étonné de moi, fraternel, admiratif et agressif souvent — surtout quand il parlait de la question religieuse — le docteur Taste devint très vite mon ami, confiant et camarade, me contant son âme comme on vide son sac.
Je garde de cet hospice, de cette maison de la douleur, perdue dans l’oasis lointaine, un bon et attendri souvenir. Je l’aimais et souvent depuis, surtout aux jours noirs de Batna, je l’ai regrettée. « Mouroir » militaire, comme ils disent là-bas, vestibule du cimetière, fabrique à macchabées… souvent, soit ! Mais aussi, parfois, refuge béni pour l’abandonné, l’exilé, l’infortuné, le pauvre et le soldat sans foyer, sans famille — et cela plus souvent, je crois…
PRINTEMPS AU DÉSERT
Du printemps, au Souf, je n’ai pas vu grand-chose, captive dans le quartier gris où tout est de sable et de pierre, et où rien ne reverdira jamais…
L’air cependant, avant les terribles tourmentes de sable des derniers jours, était devenu plus tiède et plus doux, et une grande langueur s’était répandue sur tout le pays, aux chaudes après-midi de soleil, lors de mes promenades avec le toubib ou avec Ahmed le tirailleur. J’ai aussi vu les jardins d’Elakbab, beaux d’une beauté unique, d’une splendeur que je n’avais encore jamais vue jusque-là, le soir où avec le toubib j’avais d’abord pris le thé chez Sidi Lachmi et où, ensuite, nous avions poussé une pointe jusqu’à Elakbab, sachant pourtant que l’énorme cheikh roux, le colosse aux yeux bleus, était dans le Djerid.
Alors nous étions revenus par les sentiers des jardins de l’est, retombant à El-Beyada, près des dunes.