Mais là où je vis l’étrange printemps saharien en toute sa mélancolie douce, ce fut en route dans les solitudes qui séparent Eloued de Biskra.

Sur cette route, après la petite ville fanatique et sombre de Guémar, citadelle des khouans Tidjanya, pas un hameau, pas un douar, pas une tente nomade, rien que les bordjs solitaires, aux noms étranges : Bir-bou-Chahma, Sif-el-Ménédi, Stah-el-Hamraïa, El-Mguébra (le cimetière) et les « gmira » de pierre, petites pyramides à échelons, phares gris, disséminés dans l’immensité grise.

D’abord, jusqu’à Sif-el-Ménédi, la plaine onduleuse, coupée de dunes, semée d’innombrables buissons d’un vert sombre, à rameaux rouges, tordus, contournés, comme crispés en une éternelle douleur… des jujubiers épineux, des touffes de drin vert pâle et or, des « chih » argentés qui répandent leurs senteurs résineuses par les matins enchantés et roses…

A Sif-el-Ménédi, un peu en contre-bas du bordj, un luxuriant jardin, enclos de toub, comme ceux de l’Oued-Rir’.

Voûtes argentées des dattiers, enchevêtrement encore sans feuilles des figuiers, des grenadiers et des vignes couvertes de bourgeons pâles, pieds de « nana », de basilics et de menthes odorantes : la richesse des plantes… Plus bas, des poivrons, des herbes menues penchées sur le murmure doux de la séguia magnésienne. La nuit, de tous ces ruisseaux limpides, s’élève la voix multiple, douce et mélancolique d’innombrables crapauds minuscules.

C’est là qu’après de longs mois je revis, pour la première fois, de la terre et de l’herbe fine et sauvage, choses également inconnues dans le Souf.

Plus loin, la route descend dans des bas-fonds argileux, colorés, coupés de sebkha encore sèches, d’un brun obscur, et tourne quelques mamelons en forme de pitons, d’une alumine bleuâtre.

Nous entrons ensuite dans la région des grands chotts, l’une des plus étranges de la terre.

Nous suivons d’abord une piste un peu pierreuse et solide, entre les fonds perfides, cachant sous une croûte, sèche en apparence, des abîmes insondés de boue.

A droite et à gauche, on aperçoit deux mers d’un bleu presque blanc laiteux, vers l’inappréciable horizon, sous le ciel pâle avec lequel elles semblent se confondre. Et ce sont aussi, dans l’immobile cristal des eaux salées, d’innombrables archipels d’argiles et de pierres multicolores, aux saillies perpendiculaires et stratifiées.