Les monastères blancs qui essayent d’évoquer les souvenirs de la Carthage byzantine, de la Carthage bâtarde des siècles de décadence, disparaissent dans le rayonnement occidental, et la colline punique semble déserte et nue.
Et voilà que toutes les images splendides du passé surgissent de ce flamboiement rouge et raniment la colline triste, les palais des suffètes, les temples des divinités sombres, le faste et les pompes des Barbares, toute cette civilisation phénicienne égoïste et féroce, venue d’Asie pour se développer et se magnifier encore sur la terre âpre et ardente de l’Afrique…
Presque brusquement le soleil a disparu à l’horizon, j’écoute les voix solennelles des mueddines qui m’arrivent des mosquées lointaines. Et toute la Carthage de mon rêve, tissée d’idéal et de reflets, s’éteint, avec les lueurs d’apothéose du soir mourant.
BLED-EL-ATTAR
(LA CITÉ DES PARFUMS)
Il est, dans un des plus vieux quartiers de Tunis, tout près de la sainte mosquée de l’Olive — djemâa Zitouna — où tout respire l’antiquité sereine et l’inébranlable foi, une petite cité d’ombre et de volupté où s’étoffent, en une trame de sensations, les couleurs les plus délicieuses et les parfums les plus suaves : c’est le Souk-el-Attarine.
Sous les hautes voûtes à colonnades torses, rouges et vertes, des voies ombreuses se croisent, pleines de mystère et d’évocation.
A droite et à gauche s’ouvrent, comme de petites armoires, les échoppes des parfumeurs où sont assis des Maures au visage de cire, aux regards adoucis par le clair obscur, aux sens alanguis par les senteurs.
Parmi les jeunes marchands il en était un, pensif et plein de distinction naturelle, Si Chedli ben Essahéli, fils d’un pieux et docte jurisconsulte de la djemâa Zitouna.
Si Chedli aimait à se vêtir avec l’élégance discrète de certains Tunisiens qui savent, de tradition lointaine, porter des soieries aux couleurs éteintes, d’une délicatesse de nuances empruntée au passé.
Accoudé avec nonchalance sur un précieux coffret de nacre, Si Chedli lisait ordinairement de vieux livres arabes, romans ou poésie. Devant lui, sur une tablette, on voyait dès l’entrée une tasse de café à l’eau de rose, une pipe de « chira » et, dans un vase translucide en fine porcelaine bleue de Stamboul, une grande fleur candide de magnolia, qui, tout de suite, vous enveloppait le cœur entre ses quatre feuilles épaisses de chair odorante.