— A quoi penses-tu, Si Chedli ? lui disaient souvent ses amis du Souk, parmi lesquels il tendait à s’isoler, sans pourtant les dédaigner.
— Je pense que toute joie humaine est fumée et que rien ne saurait me distraire assez…
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Un jour, une voiture s’arrêta à l’entrée du Souk, et des femmes voilées en descendirent. Elles entrèrent dans l’ombre des voûtes marchandes d’un pas balancé, et, s’avançant au hasard, elles arrivèrent à la boutique de Si Chedli, qui retint leur attention parce qu’elle était semblable à un grand coffre de bois ouvragé.
Le jeune homme remarqua à leur entrée qu’elles étaient étrangères, car elles portaient, sous la « ferrochia », le bonnet pointu des Constantinoises impertinemment posé de côté.
La plus jeune s’assit sur la banquette et commença à parler avec un pépiement gazouillant d’oiseau.
Après avoir, de ses doigts longs et menus, teints au henné, joué avec les flacons à facettes, les boîtes d’ivoire et les pastilles aromatiques, après avoir discuté les prix, elle se leva, rassembla en un petit tas les choses qu’elle avait choisies et dit, indifférente :
— Tu m’enverras cela à la maison de Lella Haneni, dans le quartier d’Halfaouïne… Non, ne m’envoie pas le porteur, car ce sont des essences précieuses… et tu les porteras toi-même.
Le regard insistant de la Mauresque aux grands yeux noirs se posa, au départ, sur les yeux de Chedli. Il en ressentit un délicieux malaise et, sans pouvoir détourner à temps la tête, il répondit par un sourire qui l’angoissait un peu :
— Quand ?