« Peut-être avez-vous deviné que, chez moi, l’ambition de me « faire un nom et une position » par ma plume (chose à laquelle je n’ai guère confiance d’ailleurs, et que je n’espère pas même atteindre), que cette ambition est au second plan.
« J’écris parce que j’aime le « processus » de création littéraire ; j’écris, comme j’aime, parce que telle est ma destinée, probablement. Et c’est ma seule vraie consolation. »
A ce moment Isabelle Eberhardt avait déjà commencé le roman qu’elle devait publier, plus tard, sous le titre : Trimardeur. Cette œuvre s’intitulait alors A la Dérive.
Dans la correspondance d’Isabelle Eberhardt avec un de ses frères, engagé à la Légion étrangère, celui-ci s’intéresse à ce livre et promet des notes. Il donne aussi ses impressions de légionnaire. Elles sont fort intéressantes.
Dans une de ses lettres de délicate camaraderie intellectuelle, Isabelle Eberhardt explique à M. Abdul-Wahab son « bon garçonisme ».
« En face du monde nous portons, par défiance autant que par crainte des banales consolations que l’on ne manquerait pas de nous prodiguer, un masque impénétrable pour ceux qui, comme la grande, l’immense majorité des hommes, ne nous ressemblent point. Chez vous, c’est le masque de l’impassibilité et presque de l’indifférence. Chez moi, c’est celui d’un bon garçonisme qui explique mes continuelles blagues et agaceries. L’un et l’autre, nous sommes peut-être malades. Nous souffrons parfois cruellement, mais nous ne voulons point de la compassion de nos pseudo-semblables si dissemblables… »
— Remarquons encore un trait de franchise bien remarquable chez une jeune femme qui s’étudie, qui veut vivre, écrire, être enfin ce qu’elle doit être :
« Il y a en moi, dit-elle, des choses que je ne comprends pas encore ou que je ne fais que commencer à comprendre. Et ces mystères-là sont fort nombreux. Cependant je m’étudie de toutes mes forces, je dépense mon énergie pour mettre en pratique l’aphorisme stoïcien : « Connais-toi toi-même. » C’est une tâche difficile, attrayante et douloureuse. Ce qui me fait le plus de mal, c’est la prodigieuse mobilité de ma nature et l’instabilité vraiment désolante de mes états d’esprit, qui se succèdent les uns aux autres avec une rapidité inouïe. Cela me fait souffrir et je n’y connais d’autre remède que la contemplation muette de la nature, loin des hommes, face à face avec le grand Inconcevable, seul unique refuge des âmes en détresse. »
— Elle parle plus loin, dans la même correspondance, de « ce grand sphinx qui nous attire là-bas… »