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Après la mort de sa mère et celle de son tuteur, entre deux voyages à Tunis, Isabelle Eberhardt eut la curiosité de voir le Sahara en été. Son carnet de route, bref comme un itinéraire, va nous montrer ce que fut ce « raid » dans le désert.
Elle avait quitté Genève le 4 juin 1899, après la mort de son tuteur. Le 14, elle est à Tunis. Le 8 juillet, elle se met en route pour le Sud-Constantinois. Nous la trouvons à Timgad le 12 juillet, « déjeuner et sieste sous l’arc de Trajan », et deux jours après à Biskra. Elle veut aller plus loin, pousser jusqu’au grand désert. On lui conseille de s’adresser au bureau arabe.
Suivons ici son carnet de route, complété par sa correspondance.
« Comme je dînais à l’hôtel de l’Oasis, le capitaine de Susbielle, rencontré dans la journée, me propose de me joindre à son convoi pour aller à Touggourth. J’acceptai d’abord, mais, dans la soirée, au cours de mes conversations avec les indigènes, mon intention se modifia quand j’appris la rudesse de cet officier envers les musulmans. Je n’avais pas le temps de contrôler leur dire, mais, désireuse de bien connaître les mœurs du Sud, je ne voulais pas m’aliéner la sympathie des indigènes et, le lendemain, quand le capitaine de Susbielle vint me chercher pour partir, je m’excusai de ne pas me joindre à son convoi, retenue que j’étais à Biskra par des lettres de ma famille qui devaient m’y rejoindre. Il me dit qu’il m’attendrait à Chegga, deuxième étape sur la route de Touggourth.
« Le 18 juillet au soir, départ (avec Salah et le Bou Saadi Chlély ben Amar) pour Touggourth. Mes compagnons ne sont pas pressés de se mettre en route. Nous nous attardons jusqu’à 2 heures du matin, café Chéoui, au vieux Biskra, avec les fils d’un marabout et les spahis, à parler des choses du Sud.
« Le 19, à 9 heures, arrivée à Bordj-Saâda (Teïr-Rassou). Sieste lourde dans la chaleur après la marche de nuit. Réveil paresseux. Nous musardons.
« Joué aux cartes avec les Chaouïya (berbères de l’Aurès) d’une caravane campée près du bordj.
« Il est entendu que je suis un jeune lettré tunisien voyageant pour s’instruire et visitant les zaouïya du Sud.
« A Biskra, le lieutenant-colonel Fridel m’a demandé au bureau arabe si je n’étais pas une méthodiste. Quand il a su que j’étais Russe et musulmane il n’a plus rien compris du tout. Ceux qui ne sont pas dans le Sahara pour leur plaisir ne comprennent pas qu’on y vienne, surtout en dehors de la « saison ». Suivant cette manière de voir, Fromentin n’aurait jamais écrit son « Été dans le Sahara ». Il est vrai que je ne suis pas Fromentin, mais il faut bien commencer. Et puis j’ai le tort de m’habiller comme tout le monde ici[11].