Isabelle Eberhardt a raconté elle-même, en termes très précis, l’agression dont elle fut victime le 29 janvier 1901, au village de Behima, à 14 kilomètres au nord d’Eloued, sur la route du Djerid tunisien. Elle l’a fait dans une lettre que publiait la Dépêche Algérienne à la date du 4 juin 1901.

— Ayant passé à Eloued, dit-elle, lors d’une première excursion dans le Sahara constantinois que je fis en été 1899, j’avais gardé le souvenir de ce pays des dunes immaculées, des profonds jardins et des palmeraies ombreuses.

Je vins donc me fixer à Eloued, en août 1900, sans savoir au juste pour combien de temps.

C’est là que je me fis initier à la confrérie des Kadriya, dont je fréquentai désormais les trois zaouïya situées aux environs d’Eloued, ayant acquis l’affection des trois cheikhs, fils de Sidi Brahim et frères de feu le naïb d’Ouargla.

Le 27 janvier, j’accompagnai l’un d’eux, Si Lachmi, au village de Behima. Le cheikh se rendait à Nefta (Tunisie) avec des khouans, pour une ziara au tombeau de son père Sidi Brahim… Je comptais rentrer le soir même à Eloued, avec mon domestique, un Soufi, qui m’accompagnait à pied. Nous entrâmes dans la maison d’un nommé Si Brahim ben Larbi et, tandis que le marabout se retirait dans une autre pièce pour la prière de l’après-midi, je demeurai dans une grande salle donnant sur une antichambre ouverte sur la place publique où stationnait une foule compacte et où mon serviteur gardait mon cheval. Il y avait là cinq ou six notables arabes de l’endroit et des environs, presque tous khouans Rahmama.

J’étais assise entre deux de ces personnes, le propriétaire de la maison et un jeune commerçant de Guémar, Ahmed ben Belkacem. Ce dernier me pria de lui traduire trois dépêches commerciales, dont l’une, fort mal rédigée, me donna beaucoup de peine. J’avais la tête baissée et le capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban, ce qui m’empêchait de voir devant moi. Brusquement je reçus à la tête un violent coup suivi de deux autres au bras gauche. Je relevai la tête et je vis devant moi un individu mal vêtu, donc étranger à l’assistance, qui brandissait au-dessus de ma tête une arme que je pris pour une matraque. Je me levai brusquement et m’élançai vers le mur opposé, pour saisir le sabre de Si Lachmi. Mais le premier coup avait porté sur le sommet de ma tête et m’avait étourdie. Je tombai donc sur une malle, sentant une violente douleur au bras gauche.

L’assassin, désarmé par un jeune mokaddem des Kadriya, Si Mohamed ben Bou-Bekr et un domestique de Sidi Lachmi nommé Saâd, réussit cependant à se dégager. Le voyant se rapprocher de moi, je me relevai et voulus encore m’armer, mais mon étourdissement et la douleur aiguë de mon bras m’en empêchèrent. L’homme se jeta dans la foule en criant : « Je vais chercher un fusil pour l’achever. »

Saâd m’apporta alors un sabre arabe en fer ensanglanté et me dit : « Voilà avec quoi ce chien t’a blessée ! »

Le marabout, accouru au bruit et auquel le meurtrier fut immédiatement nommé par des personnes qui l’avaient reconnu, fit appeler le cheikh indépendant de Behima, appartenant comme l’assassin à la confrérie des Tidjanya, qui sont, comme l’on sait, les adversaires les plus irréconciliables des Kadriya dans le désert.

Ce singulier fonctionnaire opposa une résistance obstinée au marabout, prétendant que le meurtrier était un chérif, etc.