«  — C’était vraiment une femme extraordinaire !

« Enfin, les rares amis dignes qu’elle a eus, à Alger ou ailleurs, en Afrique, ont écrit d’elle qu’elle était « un être surhumain ». Tout concorde donc sans diversion : notre chagrin de sa mort ne nous trompe pas.

« Arrivant ainsi lentement à nous rendre compte de cette personnalité incalculable, nous songeons à l’horreur de sa fin, avec des yeux tout à coup pleins des larmes de la rébellion…

« Cependant il est beau qu’ayant vécu si audacieusement, celle-ci soit ainsi morte en activité. Au moment où les eaux ont tourbillonné sur elle pour l’assommer au fond de cette maison en ruines où on l’a retrouvée, elle criait à son mari, spahi indigène, qu’« elle savait nager et qu’elle allait le sauver » ! Ce défi à la mort fut donc sa dernière parole.

« Maintenant nous songeons à son désir antérieur d’être enterrée dans le cimetière musulman de Bône, près de sa mère, et nous nous demandons si elle y sera réellement transférée, si elle reposera un jour à cette place que nous avons été visiter avec une folle émotion, lieu de délices mortuaires en face d’une mer bleu-paon sur laquelle s’alignent des cyprès noirs, et dont les petites tombes de faïence sont encore des habitations islamiques propres et tentantes, certaines possédant même une treille gonflée d’un sombre raisin. Nous avons médité, assise contre la double inscription, française et arabe, qui dit que Natalie d’Eberhardt, la mère, est née à Saint-Pétersbourg, et morte à Bône, et que son nom devant Allah était Fathima Manoubia…

« Qui étaient ces femmes, dont personne n’a pu nous fixer la vraie origine ? Quelles choses les ont poussées vers l’Afrique et vers l’Islam ? Il en est peut-être qui le savent. Pour nous, cela se perd dans un mystère qu’il est, d’ailleurs, inutile d’éclaircir. Il nous importe peu de savoir d’où venait cette Isabelle héroïque…

« Il faudrait les tambours des grandes chevauchées

Ou l’innocent roseau qui s’enroue au désert…

Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers,

Qui pleureront le long des routes desséchées !