Quand ils jouent, le siroco peut secouer la tente, le sable peut fouetter les visages, les mouches peuvent aveugler les yeux : rien, sauf un appel de service, ne saurait détacher les regards des joueurs de leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d’ébène et d’os. Des cris, des rires, souvent de terribles disputes qui, sans la crainte des chefs, finiraient dans le sang, accompagnent ces jeux où passe le plus clair de la solde.
Attendons le soir avec la même insouciance qu’eux.
Dans la cour du Bureau arabe de Béchar, comme à Beni-Ounif, comme ailleurs, au Sud, dans l’ombre chaude, après la prière, de grands chants libres éveillent les échos de la plaine morte…
L’âme songeuse, insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux chants sauvages, rauques parfois, comme des cris de chats dans la nuit, et parfois suaves comme la musique la plus douce. Ce sont des ondes de passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel, et leur mélancolie déborde aussi mon cœur.
KENADSA
Kaddour ou Barka, le chef des khouans Ziania de Béchar, me donne pour guide un nègre esclave, le « khartani » Embarek. Nous quittons le douar du Makhzen à l’heure rose et verte de l’aube. Le temps est limpide, sans indices de siroco. Seule une brume légère voile les palmeraies, au fond de l’oued.
Comme toutes les petites vallées de cette zone, celle où nous cheminons, moi à cheval et Embarek à pied, s’allonge entre deux chaînes de coteaux. Sur la gauche, au-dessus de ces vallonnements bas, se dresse la silhouette puissante du Djebel Béchar. Du sable blond, des ondulations molles, toujours, comme depuis les Bezaz el Kelba, le même paysage, la même harmonie monotone de grandes lignes sans angles, sans heurts, presque même sans aspérités.
A mesure que nous nous éloignons vers l’ouest, les collines s’abaissent.
Nous longeons, à droite, l’étrange dune couronnée de pierres en porte-à-faux qui commande Béchar. Cela dure longtemps ainsi, tandis que le soleil, tout de suite brûlant, monte derrière nous et allonge nos ombres sur le sol qui pâlit.