Deux ou trois hautes maisons à fenêtres grillagées, habitées par les marabouts, se dressent au-dessus du chaos des demeures ksouriennes.

A l’extrémité du ksar, au milieu d’une sorte de place où il y a des tombeaux, voici la koubba de Lella Keltoum (encore une sainte de la descendance de Sidi Ben Bou-Ziane).

Je voudrais pouvoir la montrer, cette koubba musulmane, mais ce n’est qu’un cube de terre. Elle est très vieille et porte, aux angles, des ornements en forme de cornes pointues. Au milieu de sa terrasse s’élève une petite coupole à huit pans. Une femme en « mlahfa » rose fané, une mendiante sans doute, est assise sur le seuil. Le minaret d’un blanc jaune, patiné par le temps et le soleil, s’élance vers la lumière blonde d’en haut… Quelques Ouled Djerir, loqueteux et armés de fusils, s’en vont vers le Guir, poussant devant eux une vingtaine de chameaux pelés, chargés de longs sacs en laine noire pleins de blé.

A cette place revient l’heure éternelle, celle qui brilla à l’aube du monde, celle qui passa il y a quelque deux cents ans, quand le bienheureux cheikh M’hammed professait là ses doctrines humanitaires et ésotériques.

L’ILLUMINÉ

Au sommet de la Barga, au milieu d’un amas de rochers sombres, un illuminé vit au fond d’une cellule étroite taillée dans le roc.

Vêtu d’une loque sombre, grand, le corps décharné, avec un fin visage bronzé et émacié, l’anachorète a laissé pousser ses cheveux gris et sa barbe inculte. Son regard est devenu fixe, et ses lèvres ne cessent de murmurer indéfiniment les mêmes invocations mystiques, qui entretiennent depuis tantôt vingt ans sa constante extase.

Dans sa jeunesse, l’Illuminé, que la grâce de l’inconscience n’avait pas encore touché, a beaucoup voyagé, au Maroc, en Algérie, dans le désert et au Soudan. Ce dut être un de ces admirables voyages que, de nos jours, seuls les Arabes savent encore accomplir, s’en allant à pied de village en village, en demandant le gîte et le pain dans le sentier de Dieu.

Puis, lassé de la vanité du savoir humain et de la monotonie des choses, le saint est revenu sur le sol natal et s’est retiré, pour toujours, dans sa cellule grise, d’où il ne sortira plus que porté par les croyants vers le calme définitif des vagues nécropoles d’en bas.