Tout brûle et tout reluit, avec des reflets métalliques sur les pierres arides de la Barga et sur le sable salé des sebkha, où oscillent des vapeurs rousses esquissant de vagues mirages. C’est l’heure mortelle des insolations et de la fièvre, l’heure où on se sent écrasé, broyé, la poitrine en feu, la tête vide.

Enfin nous arrivons. Entrons dans le ksar, où persiste un peu d’ombre. Des formes nous précèdent, nous suivent, une foule sans paroles, conduite par la même pensée. Sur le passage des fidèles, des mendiants aveugles psalmodient leur supplication. Il nous faut enjamber la clôture de la mosquée, barrée assez haut d’une poutre, pour empêcher enfants et bêtes d’entrer. Du même geste, ici, tous les musulmans retirent leurs savates jaunes et les portent à la main.

A notre tour nous traversons la cour, pieds nus, courant presque pour échapper à l’intolérable brûlure du sable surchauffé.

Dès l’entrée du sanctuaire, c’est une sensation délicieuse de fraîcheur, de clair obscur, de paix infinie.

Tout est blanc et nu dans ce très vieux asile saharien, les murs, les lourds piliers carrés et accouplés qui supportent le plafond en vieilles poutrelles de dattier rogneuses. Un jour tamisé, diffus, tombe d’en haut par des « regards » fendus, qui font des traînées bleues et blondes et qui laissent tout le fond de la mosquée dans l’ombre. Sur les nattes usées, les gens de Kenadsa et les nomades prient. A droite, sous une lucarne plus large, baignée de lumière plus chaude, les étudiants et les professeurs de la médersa, les tolba, psalmodient le Koran. Derrière eux, les enfants de l’école répètent la leçon de leurs aînés.

Çà et là, accroupi près d’un pilier, un taleb isolé récite à voix haute les litanies du Prophète.

Et toutes ces voix, les voix graves des hommes, quelques-unes très pures et très belles qui dominent les autres, et les voix claires des enfants se mêlent en un grand murmure confus, sur un air monotone et mélancolique, aux finales tombantes.

Comme il se traîne et comme il monte, et quelle sensation de durée il porte en lui, ce chant berceur dans la nef sonore !

Puis, tout à coup, là-haut, sur le minaret, le moueddhen clame son second appel. Sa voix semble descendre des sphères inconnues, simplement parce qu’il est très haut et parce qu’on ne le voit pas. Et d’ailleurs, ici, par une singulière disposition d’esprit, nous sommes toujours sur la marge du merveilleux.

A la fin du dernier verset, les voix des tolba traînent encore plus longuement et s’éteignent dans un soupir ; et, comme pour mêler un peu de naïveté et de joie vivante à la grande oppression du mystère, aussitôt, avec un clair bruit de planchettes heurtées, les enfants sortent en courant.