Personne n’ose élever la voix et critiquer les actes des maîtres… On s’incline, on répète les opinions de Sidi Brahim, on les loue, mais, au fond, n’était sa grande autorité morale, on serait tout prêt à le considérer, lui et les siens, comme des M’zanat.

… Quel est l’avenir de Kenadsa et que restera-t-il, dans quelques années, de ce petit état théocratique si particulier, si fermé ?

Certes, après la dureté figuiguienne et le chaos sombre d’Oudjda, c’est vraiment une impression singulière que de trouver, à l’entrée du désert, ce coin tranquille, qui se dit marocain et qui ressemble si peu à d’autres Marocs !

EN MARGE D’UNE LETTRE

Je ne sais plus les jours. C’est le cœur de l’été. J’ai la fièvre, avec des répits dolents, lucides et voluptueux.

— Hier, j’ai reçu une lettre toute baignée d’un autre soleil que le mien. Eh quoi, parce que des yeux nouveaux vous ont souri, peut-on devenir assez égoïste pour en proposer la joie à des amis anciens ?

Quand je retournerai dans cet Alger où mon cœur chavirait, où mon désir ne se fixait plus, où la douceur orangée des matins assombrissait mon deuil, de quoi parlerons-nous si ce n’est de nous-mêmes, et comment ?

Les femmes ne peuvent pas me comprendre, elles me considèrent comme un être étrange. Je suis beaucoup trop simple pour leur goût épris d’artificiel et d’artifices. Elles radotent une éternelle comédie sur le même sujet. Elles n’admettent même pas qu’on change de costume. Quand la femme deviendra la camarade de l’homme, quand elle cessera d’être un joujou, elle commencera une autre existence. En attendant, on les a instruites à ne respirer qu’en mesure et sur un thème de valse.

Il paraît qu’une autre génération s’annonce et que certaines jeunes filles savent parler autrement qu’avec leurs yeux, sans tomber pour cela dans le bavardage de la conférence et des revendications sociales. Je n’en crois absolument rien et je m’imagine que c’est là encore une duperie d’éducation qui ne résistera pas au ton des salons.

Quels seraient, d’ailleurs, les maris de ces sincères amies, puisque les hommes, surtout en province, ne sont encore que des amateurs du jupon ? La femme, elle, sera tout ce qu’on voudra, mais il ne m’est pas démontré que les hommes soient désireux de la modifier autrement que dans les limites de la mode. Une esclave ou une idole, voilà ce qu’ils peuvent aimer — jamais une égale.