Le peuple inerte s’est détourné avec horreur de celle qui oublia son devoir de vivre. Pourtant, des lettrés ont pris Embarka en pitié et viennent prier sur son cadavre, que les matrones ont lavé et cousu dans le linceul égalitaire de l’Islam.

Le corps est étendu sur une natte, au milieu de la cour. Ce n’est plus qu’une vague forme rigide, immaculée.

Les lamentations des femmes ont cessé. On n’entend plus que la mélopée de quelques hommes qui psalmodient, en cadence lente, le chapitre du Coran intitulé « Ya-Sine », qui est la prière des morts.

Tout est devenu calme, solennel, serein, dans cette cour, d’où les femmes bruyantes se sont retirées.

… Les voix s’élèvent en un chant triste et doux c’est maintenant la « Borda » l’élégie des enterrements.

On étend le corps sur le brancard mortuaire en bois brut, et on le recouvre d’un grand voile rouge. Encore du silence et de l’attention, puis quatre hommes chargeant le petit corps d’amour sur leurs épaules, et le triste cortège s’en va vers les cimetières.

On pose le brancard sur le sable et on se range en demi-cercle, la face tournée vers la direction de La Mecque : c’est la dernière prière pour Embarka.

Sur le tertre, que le vent commence déjà à effacer, on plante trois palmes, qui sécheront vite.

Hammou Hassine, un homme grossier, laid et contrefait, dispose à terre, sur un mouchoir de coton rouge, des figues sèches et des galettes azymes : c’est la « sadaka », l’aumône rituelle qu’on fait aux pauvres en souvenir du défunt, et qui remplace les inutiles bouquets et les couronnes en clinquant.

C’est fini. Nous nous en allons, à la débandade. Les vieux lettrés rigoristes n’ont pas accompagné le convoi de la suicidée. Seuls, les jeunes étudiants ont prié pour elle, parce que la jeunesse devine des choses que les hommes, pour la plupart, oublient dans leur maturité.