Dans l’ombre du ksar, les marabouts se dispersent, avec des salutations lentes.

J’emporte avec moi le souvenir de cette collation orientale sur la terrasse du jardin. Je pense à toutes ces générations de marabouts de Kenadsa qui sont venus là par les jours d’ombre.

Ce fut pour eux le même plaisir, les mêmes sensations, les mêmes paroles. Encore une fois, me voici ramenée à cette impression d’immobilité des êtres et des choses que j’ai éprouvée dans toutes les vieilles cités d’Islam, et qui donne, en quelques minutes, l’illusion de leur durée, presque de leur éternité.

LA RÉVOLTÉE

Aujourd’hui, après la prière du vendredi, je trouve le ksar tout en émoi : une jeune femme musulmane et blanche s’est pendue.

Je me mêle à la foule qui stationne devant sa maison, d’où montent les lamentations funèbres des femmes.

Je prends des renseignements, je reconstitue le drame, je cherche à en pénétrer les raisons… Elle ne s’entendait pas avec ses parentes, me dit-on, elle n’avait personne à qui se plaindre ; son mari, Hammou Hassine, ne l’écoutait pas. Il voulut la mater par les coups. La petite Bédouine, farouche, après des révoltes, s’était résignée, en apparence du moins. C’est que le sentiment de la liberté, d’une étrange liberté, était entré en elle.

Plusieurs fois elle s’était enfuie chez son frère, qui la rendait à son mari. On l’empêchait d’aller demander la protection du cadi ou de Sidi Brahim. Elle était esclave, plus esclave que les négresses, car elle souffrait de sa servitude. A la fin, elle s’était calmée, car elle avait compris le grand secret de la libération morale. Un soir que tout le monde était à la mosquée, elle avait rassemblé ses forces pour l’évasion, elle s’était haussée sur ses petits pieds, elle s’était accrochée au-dessus de la vie et de sa condition avec sa longue ceinture de soie, sans un mot de confidence à personne, en isolée.

Une race où le suicide est encore possible est une race forte. Les animaux ne se suicident jamais, les nègres non plus, à moins qu’ils soient exaltés par l’alcool. Le suicide aussi est une ivresse, mais une ivresse de volonté.