— Je voulais, avec mes frères, les Aït-Atta, tirer vengeance des gens d’un ksar situé sur la route du Tafilala. Nous chassâmes d’abord les ksouriens. Comme la nuit approchait, nous voulûmes occuper une petite casbah isolée et bien close. J’escaladai le mur pour aller ouvrir les portes. Arrivé au faîte, comme je voulais descendre à l’intérieur, je fus assailli par quatre ou cinq ksouriens cachés dans la cour. Ils me criblèrent de coups de fusils et de pierres. Je voulus m’installer sur la crête du mur pour fusiller à mon aise ces chiens, mais je fus pris à la pointe d’une poutre par les plis de mon seroual[5]. Alors, suspendu en l’air, mais les bras libres, je commençai le feu. Je suis sûr d’avoir tué deux des ksouriens, ceux qui avaient des fusils ; quant aux autres, ils se sont sauvés et ont sauté le mur opposé pour fuir dans la campagne, et mes compagnons se sont chargés de les coucher dans l’alfa. — Dans l’intérieur de la casbah, il y avait du blé moulu, des outres de beurre, une citerne fraîche et des dattes douces : nous avons fait un bon repas en récompense de nos peines.

[5] Large caleçon arabe.

El-Hassani nous raconte cela comme un incident drôle et sans importance de sa vie d’escaladeur de murailles.

Sidi Brahim nous quitte.

Les deux hommes de l’Ouest, fatigués, s’étendent sur le tapis, leurs fusils sous les burnous pliés qui leur servent de coussin. Ils s’endorment vite. Je reste seule éveillée dans la clarté diffuse de la chambre éclairée de lune.

Ces voyageurs repartiront demain. Ils auront passé comme des ombres fantastiques dans ma vie, avec des gestes de pantomime guerrière. Je songe à d’autres pantins moins beaux, mus par des ficelles moins solides. J’imagine El-Hassani, tiraillant dans le vide, au milieu d’un cirque d’amateurs européens qui l’applaudiraient, assis sur des banquettes de velours cramoisi, en croquant des friandises, et je songe aussi à ce que me disait Sidi Brahim : je me dis qu’il serait en vérité si simple de partir un jour, avec des hommes comme ceux-là, de promener mon rêve et ma soif d’inconnu à travers les zaouïya du Maroc, à Bou-Dnib, au Tafilala, vers la lointaine Tisint, tout là-bas, à l’entrée du grand désert vide…

VISION DE NUIT

Je rentrais d’une course à cheval aux sebkha salées de la route de Bou-Dnib avec Maammar-ould-Kaddour, des nomades Rzaïna de Saïda, et mokhazni de Béchar, venu en pèlerinage à Kenadsa. La nuit lunaire, chaude, oppressante, emplissait d’une sensualité lourde le sommeil des jardins. Des bruissements comme des soupirs vaincus et heureux montaient dans le silence. On sentait la vie sourdre sinueuse, intarissable, par tous les pores de la terre et des plantes accablées.

Nous étions venus en silence, las, et nos chevaux marchaient sans bruit sur le sable fin. Dans une ruelle étroite, entre deux murs d’argile, ils s’arrêtèrent pour boire dans une séguia claire.

Tout à coup, le cavalier me toucha l’épaule. Sous les palmiers du jardin, un nomade et une ksourienne étaient là, debout, l’un près de l’autre.