Accoudée sur un pan de mur écroulé, je regarde encore les tableaux de ma lanterne magique. D’autres verres glissent et chatoient en couleurs vives :

Des enfants jouent, passant et repassant dans les ondes lumineuses, avec des tortillements de larves. Quelquefois, une belle juive se redresse et s’étire, lasse, féline, dans la gloire des flammes de sang, qui la baignent toute de lumière rose et qui teintent sa pâleur étiolée d’un incarnat factice. Ses grands yeux violets, aux lourdes paupières, semblent alors plus profonds, plus meurtris, plus terrestres.

A la longue, le charme de ces visions de tranquille vie ménagère opère en moi : le mellah de Kenadsa, laid dans le jour de pauvreté et de saleté irrémédiables, m’apparaît beau en cette première heure de la nuit, tel un coin de quelque cité enchantée, adoratrice du feu dévorateur et puissant.

Où donc ai-je vécu pour retrouver si profondément ces choses ?

… Une juive chante d’une voix grêle pour endormir son enfant qui pleure aigrement. Un âne braie mélancoliquement dans une écurie voisine. Il est tard et les juives rentrent. Les feux s’éteignent devant les portes closes.

Au loin, les moueddhen clament leur appel d’une insondable tristesse, et la paix engourdissante de l’Islam achève d’effacer les dernières visions du Mellah transfiguré.

Ce soir-là je dormis très calme. Ce fut un de mes derniers soirs de tranquillité et de santé. Peu de temps après, la fièvre me terrassa et me jeta en d’étranges rêves.

SOUVENIRS DE FIÈVRE

Des négresses au corps mince et souple dansaient, baignées de lueurs bleuâtres. Dans leurs visages de nuit, l’émail de leurs dents brillait en de singuliers sourires. Elles drapaient leurs formes graciles en un long voile rouge, bleu ou jaune soufre, qui s’enroulait et se déroulait au rythme bizarre de leur danse et flottait au vent, devenant parfois diaphane comme une vapeur.