Dans ma solitude du Sud, les paroles d’autrefois ont grandi ; elles ont pris beaucoup de valeur intérieure. Je les ai associées, dans leur sens le plus nouveau, à tant de spectacles qui me ramènent invinciblement aux âges anciens du monde, à ces époques où la voix des sages et des prophètes avait un retentissement, alors que le bruit des grelots littéraires passe inaperçu dans le vacarme de la rue.
Et je bénis encore ma solitude qui me laisse croire, qui refait de moi un être simple et d’exception, résigné à son destin.
DÉPART
Pour la dernière fois, je me réveille sur la terrasse, à l’appel rauque du moueddhen traînant dans la nuit.
Il fait frais. Tout dort.
Le Berbri El-Hassani et le nègre Mouley Sahel se lèvent. Comme moi, ils doivent partir ce matin, mais en sens contraire.
Je vais remonter à Béchar, Beni-Ounif, et de là regagner Aïn-Sefra, pour m’y soigner le reste de l’été de façon à pouvoir profiter des premiers convois de l’automne.
Alors je pousserai, je l’espère, jusqu’aux oasis touatiennes. Ces contrées ne sont pas inconnues, mais on n’a presque rien écrit de valable, rien de bien observé sur la vie qu’on peut y mener. Ce sera, je l’espère, mon hivernage.
J’en reviendrai avec des notes, qui complèteront par un autre livre mes impressions du Sud-Oranais et mes rêveries de la zaouïya. Comme tant d’autres, j’aurai été, moi aussi, un explorateur, et ceux qui viendront aux pays dont je parle y reconnaîtront facilement les choses que j’ai dites. Quelques-uns de mes camarades, officiers et soldats du Sud, y sauront ajouter les mille riens journaliers de nos causeries. Les mokhazni, avec qui j’ai vécu, plus simples, indifférents aux choses écrites, sauront à peine mon nom. Mais quand je retournerai parmi eux, il leur semblera qu’ils m’ont quittée la veille. Nous pourrons encore bavarder au café maure, et ils sauront dans nos chevauchées me chanter leurs complaintes. La lassitude et le désenchantement viendront après des années… Voilà mon avenir tout droit, tel que du moins il me plaît de l’envisager par ce beau matin déjà blanchissant qui va se lever sur mon départ de Kenadsa…