Orschanow avait toujours fini de manger avant les autres et s’étendait sur les dalles un peu fraîches du trottoir, son béret sur les yeux, non pour dormir, mais pour rêver.
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Il était las et tranquille, sans désirs.
Il pensait à sa vie nouvelle et il s’étonnait qu’il lui eût été si simple, si facile, après les souffrances et les hésitations des dernières années, de se faire libre et heureux, du seul bonheur accessible à sa nature.
Il lui avait suffi de s’isoler, de descendre dans ce milieu simple et rude où il vivait à l’aise, accepté de tous parce qu’en apparence, il agissait et parlait comme eux, et où, pourtant, il demeurait le solitaire qu’il avait toujours été et qu’il resterait.
Au contraire des intellectuels, les pauvres et les simples ne tourmentaient pas Dmitri, parce qu’ils ne faisaient jamais incursion dans le monde fermé de sensations et d’idées où il vivait et dont l’existence même leur échappait.
Pour être libre, il faut être seul, toujours, partout, surtout parmi les êtres.
Orschanow plaignait les hommes de leur misérable besoin de vivre en collectivités morales, de se grouper, de s’embrigader en commun, de tendre leurs cous vers le joug écrasant et l’insupportable tyrannie de l’opinion des autres.
Orschanow, errant et isolé dans un monde où il pouvait rester à jamais un inconnu, était réellement libre.
Il pensait et agissait à son gré, et personne ne pouvait prétendre contrôler ses pensées car il lui suffisait de s’en aller, au moindre choc, de reprendre la route.