… Orschanow, étendu sur les dalles du trottoir, dans la lassitude de ses membres durcis, sentit à la pensée de son affranchissement définitif, une joie et une fierté soulever sa poitrine.
Puis, tout à coup, il se mit à penser à Véra, et son cœur eut un léger sursaut.
C’était toujours pour lui une volupté très douce, très mélancolique et sans aucune cruauté de songer à Véra, de se dire qu’il ne la reverrait plus jamais, qu’il ne saurait plus rien d’elle non plus, car, en partant, il avait bien senti qu’il ne lui écrirait jamais, qu’aucun lien ne substituait plus entre lui et son passé.
Les yeux clos, Dmitri revoyait Véra, l’amante si longtemps et si ardemment désirée, et en qui il avait incarné les voluptés les plus intenses de ses sens et de son imagination.
C’étaient les boucles noires de Véra, courtes et soyeuses, qui caressaient son front haut et blanc, et leur ombre atténuait l’éclat des longs yeux noirs.
C’était le mystère de son sourire, et la ligne onduleuse de son corps très virginal, allant de l’épaule au genou en courbes parfaites et mobiles.
A ce souvenir, un obscur regret mordit Orschanow au plus profond de sa chair.
Il s’étira et rouvrit les yeux pour voir le soleil sur les navires, et les taches de lumière oscillant sur l’eau des ports… Alors, il se calma de nouveau et sourit, à la vie, à l’amour, aux formes changeantes…
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Le soir, comme quelque chose de brûlant et de trouble restait en lui de son rêve de midi, Orschanow lâcha les camarades et monta lentement, en flânant, vers les rues noires où la houle du rut brutal de la cité en chaleur battait déjà les trottoirs peuplés de filles peintes en jupon court et tête nue, qui fumaient en attendant les hommes, matelots, débardeurs, soldats, nervi…