Ils étaient dans leur droit, ils allaient se défendre. Mais lui seul savait parler, lui seul pourrait se faire entendre des patrons et des autorités.

Orschanow s’en défendit tout d’abord. Il n’était qu’un débardeur comme les autres, il ne voulait pas devenir un chef.

Un lourd ennui l’envahissait, en face de cette tâche qu’on voulait lui imposer.

Il souffrait sans doute, comme les autres, de la baisse des salaires, comme les autres, il était bousculé par les contremaîtres devenus arrogants et querelleurs.

Mais tout cela lui était égal…

Il était là, par l’un des hasards de sa vie de vagabond. Il se sentait en dehors, à côté de ces gens et il ne voulait pas devenir leur tête, car cela ne serait bon pour personne. Il savait bien qu’il lui suffirait d’un effort minime pour les dompter tous, pour faire de leur masse houleuse sa chose ; mais il voulait rester seul et rêveur, seulement.

Pourtant, quand la situation empira, quand les conciliabules d’abord pacifiques devinrent des meetings tumultueux, il fut pris et emporté par le torrent débordé.

Il aimait cette vie soudain fiévreuse et il n’eut pas, dès les premiers jours le courage de s’effacer.

Et très vite, il devint le meneur des compagnons de son groupe, par la force même, des choses, pour échapper à l’effroyable désarroi et à l’incohérence de leurs cerveaux exaltés, de leurs tempéraments superficiels.

Ils se grisaient de mots ronflants, parlaient de vengeance, mêlaient aux couplets de l’Internationale des boutades d’un chauvinisme enfantinement féroce. Il fallait massacrer les Macaroni, les Babi, qui volaient aux Français leur pain.