Eux-mêmes étaient des épaves de toutes les races, latines et autres, jetées à la côte par le reflux fécond de la Méditerranée. Et tous, même Slimane l’Arabe, même Juaneto le Mahonnais, se réclamaient de la France.

Et l’alcool coulait, exaspérant les colères, corrodant les nerfs tendus, embrumant les raisons vacillantes.

Malgré la lucidité avec laquelle il voyait l’inanité de leur effort et leur immense faiblesse, Orschanow aux heures de colère, les soulevait, pitoyables et beaux.

D’ailleurs, n’avait-il pas perdu, jadis, des jours précieux, dans les clubs révolutionnaires, en de vains palabres ?

Pourquoi fuir, maintenant que ces mêmes idées, déformées, troublées, confuses, descendaient tout à coup dans l’arène tragique de la vie, dans la gloire du soleil doré et du sang rouge ?


Dès que le mot de grève fut prononcé, des hommes surgirent qui parlaient d’organisation, de défense des travailleurs, de lutte.

Ils répétaient, avec moins d’âpreté et surtout avec moins de rêve, les idées qui, jadis, avaient conquis Orschanow, qui avaient été son « credo » et pour lesquelles il avait lutté.

Ces gens se mêlaient aux ouvriers, cherchaient à les grouper. Et, comme eux-mêmes ne s’entendaient pas entre eux, comme ils se réclamaient de partis différents, ils entraînaient les débardeurs dans leurs querelles. Ce qui restait pour Orschanow un sujet d’étonnement et d’indignation, c’était que l’incohérence régnant dans les milieux ouvriers ne gênât nullement les orateurs populaires. Au contraire, d’aucuns savaient en tirer parti.

Personne qui eût souci d’éveiller la pensée des masses. Tous les traitaient en troupeau servile dont il fallait s’emparer pour les mener à la conquête du capital. C’était pour eux une force confuse, amorphe, mais écrasante qui, si on savait s’en servir, balaierait en quelques instants les ruines de la vieille société.