Les meneurs ne cherchaient pas chez le peuple un vouloir un peu conscient, la matière brute leur suffisait. Il fallait l’asservir, la transformer en instrument, et non la façonner.

Et Orschanow voyait bien que ces hommes n’aimaient pas le peuple, qu’ils le méprisaient même au fond.

En Russie, il avait déjà rencontré quelques doctrinaires de cette catégorie.

Pourtant, ils étaient peu nombreux et peu sympathiques au reste des révolutionnaires : l’idéalisme profond et apitoyé du tempérament russe ne s’accommodait pas de leur conception brutale.

Et Orschanow sourit, un soir, en sortant d’une réunion où il avait manqué prendre la parole, pour contredire l’orateur qui essayait d’inféoder les ouvriers à un groupement fondé dans l’un des grands ports marchands du nord.

Orschanow, sa colère tombée, souriait, parce qu’il sentait que lui seul, parmi les dix ou douze intellectuels présents à la réunion, aimait le peuple, réellement, en toute sincérité et aussi en toute douleur, car il le voyait souffrant, faible et misérable. Et il l’aimait tel qu’il était, sans mépris et sans réprobation.

Puis, dans le silence de la nuit tiède, comme il regagnait un chaland où il couchait, il s’attrista.

La grève allait éclater. La misère serait horrible. Du sang coulerait, des énergies se dépenseraient en pure perte, des existences entières sombreraient. Menée par les adroits ou les sectaires la grève avorterait.

Et le doux qu’était Orschanow se prenait à souhaiter de voir ces bandes douloureuses, gonflées de colère, rouler à travers Marseille, à travers le monde, pour une œuvre de destruction géante…

Mais ce n’est pas lui qui les y mènerait. Il ne le leur dirait jamais… et il continuerait à recueillir toute leur douleur, goutte à goutte, en son cœur ouvert comme un calice…