Dans son groupe, Orschanow prit la parole plusieurs fois. Il essaya d’éloigner les ouvriers de toute préoccupation étrangère à la question initiale des salaires. Il leur conseilla, pendant qu’on gagnait encore quelques sous, de mettre un peu d’argent de côté. Il leur dit surtout qu’ils ne devaient s’embrigader dans aucun parti politique, qu’ils devaient rester des ouvriers réclamant leur droit au pain qu’ils gagnaient si durement.
Tandis qu’il parlait, les débardeurs lui donnaient raison, tant ses discours étaient simples et sensés. D’ailleurs, il travaillait avec eux, il leur avait souvent donné de bons conseils.
Mais, le lendemain, les « organisateurs » de la grève devenue imminente revenaient, payaient à boire, enflammaient les imaginations méridionales par de grands mots ronflants.
Et de nouveau, soûls d’alcool, de chansons et de tapage, ils parcouraient les quais en poussant des vivats.
Orschanow avait aussi ses heures de révolte et d’exaspération. Il se mettait à détester ces êtres stupides qui n’étaient dociles qu’à ceux qui les méprisaient et se moquaient d’eux.
Un jour, dans une réunion où un avocat parlait de faire rendre gorge aux bourgeois et où des cris de : Mort aux exploiteurs ! l’interrompaient à chaque instant, Orschanow dit tout haut :
— Si les ouvriers finissent par démolir les bourgeois, le lendemain, c’est vous autres qu’il faudra balayer, parce que c’est vous qui prendrez leur place.
L’orateur chercha à ameuter les ouvriers contre leur camarade qui attendait, pâle et très calme, en face. Alors un de ses copains, ancien matelot têtu et silencieux, tira sa pipe d’entre ses dents jaunes et dit :
— Nous nous en foutons. Si le jour de la casse arrive, alors, ben sûr, on s’arrêtera plus. Si on tue un bourgeois, tous y passeront. Le sang, c’est pis que la goutte, ça soûle. Moi, j’ai vu ça en Indochine : quand on tombait sur un village, fallait que tous y passent.