— Oui, affirma un autre, un tout jeune au doux visage, quand on se sera débarrassé de ceux qui nous mangent à l’heure qu’il est, on trouvera bien encore du nerf pour démolir ceux qui chercheront à se mettre à leur place. Ce jour-là, on verra.
Et, devant la défaite de l’orateur qui balbutiait, Orschanow éprouva un peu d’orgueil. Quelque chose de chaud et de doux afflua à son cœur.
Puis il haussa les épaules et sortit. S’il s’était laissé aller, il en serait arrivé à souhaiter le rôle méprisable du tribun.
CHAPITRE VII
Enfin, un jour, le soleil se leva sur les ports déserts qui parurent plus vastes. Autour des chalands, autour des tas de marchandises, sur les quais, seuls les douaniers en tenue bleue et rouge erraient distraitement. A la Transatlantique, chez Touache, aux Messageries, pas un débardeur n’était venu.
La grève était proclamée, depuis la veille au soir, dans le tumulte et les acclamations des salles de réunions, dans les cafés. Très tard dans la nuit, on avait chanté des refrains libertaires et crié « vive la grève. » Orschanow, avec ceux de son groupe, s’était promené à travers cette joie et cette exaltation.
Le petit Henri résuma très bien l’état d’esprit des débardeurs. « Qué veine ! Demain, au lieu d’aller s’esquicher les quilles et les pattes sur les bateaux, ou pourra aller à la Madrague ou bien à l’Estaque pêcher une bouillabaisse ! »
Très naïvement, les débardeurs se réjouissaient de ces premiers jours de chômage. Ils avaient encore quelques sous, ils mangeraient, et ils ne feraient rien. Puis, quand les patrons seraient embêtés, ils céderaient, et les Italiens, les Babi abhorrés, on les embarquerait à coups de pied au cul pour leur foutu pays.
C’était si juste et si simple ! Orschanow les regardait, ce premier soir de grève, si joyeux et si pleins d’entrain, coupant d’éclats de rires leur éternelle blague latine.
Pourquoi leur montrer qu’ils avaient tort de se réjouir, que demain, ils crèveraient de faim et que si même ils réussissaient à se débarrasser des Italiens, cette petite victoire leur coûterait des souffrances et des rancœurs sans nombre ?